Je t’ai appelé lecteur, mais je me suis trompée. C’est le chemin parcouru qui me le chuchote à l’oreille.
J’ai voulu te connaître dans un espace suspendu où ni le temps, ni l’ailleurs importe. J’ai créé ces lieux éphémères où nous nous sommes rencontrés. Sept fois, c’est si peu.
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J’aurais pu t’appeler voyageur mais ça aurait été une erreur. Le mat ouvre des voies qu’il est seul à parcourir. A trop vouloir accompagner, j’ai trouvé ce que je ne cherchais pas, mais j’ai appris : les mots que j’ai prêté à la terre m’ont volée ma voix.
On est toujours seul sur la route du pourquoi.
J’aurais du savoir que l’élégie était déjà le bout du chemin, que l’on ne s’invente pas alchimiste, que les secrets du monde sont déjà nôtres pour peu que l’on fasse silence, que parvenir aux quatre chemins n’est possible que dans la légèreté.
Collègue, compagnon, camarade… Je t’ai cherché avec une ferveur impérieuse oubliée. Je t’ai désiré ici et maintenant. Me sont restées la drive et non pas l’ivresse de la goutte, mais l’émotion renouvelée des mers de cannes éperdues. Et les rêves.
Etranger qui me lit, sais-tu le rêve ?
Une image qui vibre de certitude en toi et que seuls les symboles traduisent. Loin des catégories, carcans cartésiens du commerce. Loin des communs catalogues, commandes et collections. Il était là le secret de la Rumance, comme une métonymie.
Une colonne de cuivre pour un aïeul contrebandier, une canne bleue pour une ancêtre amarreuse, un chant pour les faiseurs de tambours, une toile pour les couturières et les karatas, une bouteille pour ceux qui avant moi ont dit, décrit, écrit.
Et moi qui ne possède rien, qui ne connait pas tout des terroirs, distillation et vieillissement, mais qui sait désormais au bout de quatre vérités, que l’heure du troisième état est venue. Il n’est plus question d’aurevoir, c’est une révérence.
Je vous cède les bouteilles et je garde l’histoire de la terre et des hommes.
A vous de recueillir et préserver ou jouir de tous les jus que je crois intemporels. A moi, la douceur du souvenir et la joie d’avoir su connecter les lèvres et les cœurs, les esprits et les verres.
Comment dire l’essence, quand la langue fait défaut ? La périphrase circonscrit la chose ; elle en évoque les contours et les limites pour que l’idée se forme au creux des mots. Les collectionneurs ne s’y trompent pas : la bouteille est belle mais elle ne sert que tant qu’elle permet de cerner, d’identifier et d’annoncer le jus qu’elle contient.
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Boire un verre. Cette métonymie galvaudée élude pléthore de mots qui suggèrent le spiritueux sans le nommer précisément. Il faudra bien des compléments pour révéler l’objet. La grammaire se joue de l’attente de la dégustation, rallonge et contourne à l’envi l’impérieux désir du goût : un verre de rhum. Précisons : Un verre de rhum de jus de canne fraîche. Précisons encore : un verre de rhum agricole. Ou encore, un verre de rhum traditionnel. Ou bien encore, un rhum traditionnel de Jamaïque… Par ce dernier ajout, s’ouvre une géographie humaine faite de muckpits et de dunder, les pratiques ancestrales qui créent le « funk » des rhums de Jamaïque.
Dram. Pour une ébauche de définition. Nom anglais. Unité de mesure liquide. Désigne une portion de boisson, le plus souvent spiritueuse, particulièrement appliquée au Whisky. Si on traduit dram par « petit verre », la traduction achoppe à dire la chose, et la langue française saisit le contenant plutôt que le contenu. Ici, en Rumance, plutôt que de dram, on parlera de la Goutte, comme une expression synthétique de la quintessence du rhum. Donnons-lui une voix pour qu’elle se dévoile et s’exprime.
« Je suis l’Inconnue et la Promise promesse. Je suis fille de la canne et de l’alambic. Mon origine remonte au temps des alchimistes, quand les sages cherchaient à percer le secret des mystères du monde. Mon essence survit à la chaleur et au froid. J’ai connu tous les états pour parvenir jusqu’ici. Mes congénères parleront de terres que toi qui me savoures n’as pas foulées, et d’horizons que ton regard n’a pas caressés ».
Le verre n’est pas infini. Le millésime non plus. La bouteille s’achèvera bientôt. Pour le collectionneur, l’invitation au voyage retentit en même temps que sonne le glas. Il est inéluctablement condamné à la mélancolie. Il est celui qui cherche sans cesse à étendre son domaine pour le voir et le contempler.
Il repense à la maison A1710 et à la Belle Aline. Elles se dressent à l’Habitation du Simon, au François, en Martinique. Il se souvient de Saint-Nicholas Abbaye à la Barbade. Il en connait les reliefs et les paysages. Il a reposé son dos fatigué de la route, au pied de ses arbres. Ses yeux ont vu la lumière percer la cime pour nourrir les fougères.
Et au ventre de l’alambic Annabelle bouillait le jus d’un nouveau distillat. Il sait que les rhums habitent la multitude foisonnante du temps. Il a compris que l’espace leur appartient. Il a enregistré les accents de la colonne Savalle. Il a goûté le bois du distillat de Port Mourant et ceux cuivrés de Forsyth. L’habitation Hampden lui est familière, de même que Worthy Park. Il a appris à reconnaître les nuances singulières du jus du dernier des Ward.
Mais, l’amoureux collectionneur est mis en échec par son élan d’esthète qui toujours le pousse à savourer son domaine à petites gorgées. Il le sait ; il se doit d’apprivoiser sa mélancolie pour mieux saisir l’esprit par les sens. Car elle est le déjà-là de toute dégustation et de toute nouvelle découverte. Elle précède et succède toute rencontre entre la gorgée à venir et les lèvres. Elle ne se fait oublier que pendant quelques précieux instants, lorsque que mille paysages s’esquissent au palais. Elle se tait quand s’engage le dialogue silencieux entre l’âme et la Goutte.
Les savoirs d’autres qui, avant lui, ont cherché à saisir la quintessence du rhum, résonnent en lui. Le flair de Luca Gargano est imparable. L’attention aux détails de Sir John Barrett et son attachement à l’histoire sont infaillibles. Ses sélections sont intemporelles. Le nez de Tristan Prodhomme a la finesse des grands Esprits. La passion d’Alexandre Gabriel ne saurait tarir. Oui, le cœur du collectionneur peut faire confiance à la main de l’homme pour donner à connaitre et sublimer encore et encore la Goutte.
Au soir venu, comme peut-être toi aussi Lecteur, il chuchote une élégie douce amère :
« Au revoir, mon amie, mon aimée. Ton esprit m’a accompagné et j’ai bravé la nuit. J’ai vu la fin avant que tu ne commences. Pourtant, j’aurais voulu que tu me restes pour la vie. Je t’ai connue eau-de-vie. Je connais ton parfum. Je m’en suis délecté. Merci pour la douceur de ton baiser. Adieu, mon amie, mon aimée. Tu as été parfaite pour moi, à ce moment-là. Mais ton temps s’achève. J’ai connu des Gouttes mémorables et tu en fais partie. J’ai aimé avant toi et j’en aimerais d’autres. Ainsi va la vie. Sic transit mundi »
Difficile de ne pas être sensible à la cire d’un jaune chaleureux qui encapsule la Cuvée Perle Fullproof de la Compagnie du Rhum quand, comme moi, on voit les odeurs en couleur. Le geste même que Philippe exécute émotion, évoque la chaleur… Une flamme sur la lame et celle-ci ne tranche plus mais glisse autour du goulot comme dans du beurre.
Moi qui m’attendais à du Soleil en bouteille, je n’ai pas été déçue. La profondeur pâtissière et cuivrée tellement caractéristique des blancs d’A1710 est bien là, avec en sus une touche de miel et une note blanche, de fleur probablement. Les esters sont fins et légers, et on est plongé dans un paysage familier sans être connu, c’est de la fraîcheur certes, de la canne oui. Mais pas celle qu’on connait, humide et verte dans le champ après la récolte.
Une image se forme derrière mes yeux clos : la main plongée dans le sable blanc, jusqu’au poignet pour atteindre les couches profondes que le soleil battant n’a pas touché, j’en sors une poignée que j’égraine lentement entre mes doigts. L’air réchauffe la main et le sable la rafraîchit. Et ce paysage là habite uniquement le bouquet!
J’approcherais la bouche avec prudence imaginant que l’on ne goute pas 67,2° avec hâte. Pourtant, la flamboyance est secondaire, après une attaque délicate et miellée et portée sur les agrumes. Mais quelle flamboyance, quand le rhum s’ouvre en bouche et déploie ses accents anisés ! Je n’ose imaginer le coup de soleil au palais, si j’avais pris le temps de givrer le rhum avant de le servir, rajouter de l’onctuosité à ce jus divin…
La finale penche sur les épices, pour revenir sur le zeste de citron et la salinité. Rayon de lumière cachés par les nuages, les watts qui s’étaient cachés dans la complexité aromatique se révèlent dans le fonds de verre. Je sortirai de cette balade dans les cannes Roseau perchées sur les parcelles de La Réunion, au François, comme d’une virée en mer un jour de pluie, heureuse et languide, avec une envie d’encore.
Si l’évocation du terroir de Marie-Galante ne suffisait pas, alors la suggestion d’un rhum vieux de la maison Bielle devrait vous convaincre de rencontrer la cuvée anniversaire de la Compagnie duRhum. L’année 2008 aura été prodigieuse puisqu’elle nous offre cette fois, un fût unique d’ancien bourbon sélectionné pour l’occasion.
D’abord farouche, malgré la délicatesse de la jambe, du haut de ses quelques 54 degrés, l’esprit ne se laissera pas approcher sans précautions. Les esters l’emportent sur les épices et les notes de bois poussiéreux, sans parvenir à masquer la promesse du délice qui vient, sur les hauteurs de l’arrière-nez.
Ce sera un rhum pour les patients, pour les paisibles aventuriers qui sauront profiter de la fin du jour pour aérer le verre et donner au rhum l’opportunité de se dévoiler.De longues minutes plus tard, le bouquet se livre tandis qu’un léger dépôt se forme. Les dix années de vieillissement se font sentir, à moins que ce ne soit la douceur de Novembre qui s’annonce.
Le profil s’affine et des touches de miel, de musc blanc et de fleur d’oranger apparaissent, tissées dans un bouquet qui reste chaleureux. Attaque franche en bouche, l’alcool est présent sur un corps asséchant ,comme une tige poussée à même le calcaire brut… Agrumes en puissance (écorces d’orange) épices sucrées, puis retour au miel matiné d’une amertume d’amande et les tanins délicats du bois se posent sur la langue pour une ultime explosion. La finale est longue comme un coucher de soleil, dans l’attente languide du rayon vert.
Je perçois une finition sur le tabac blond et frais dans le verre vidé de sa dernière goutte et je souris avec une indolente certitude. Au creux des alliances d’agrumes confits et de cannelle, muscade (et girofle même !) si caractéristiques de la maison, c’est la persistance d’une note florale inespérée, qui aura retenu le nez et le coeur de Philippe. Un peu comme un bouquet sauvage de la flore de campêche, offert par un maître de l’ikebana.
J’ai vu de nombreux chais. La même sensation de révérence m’assaille face aux élégantes bâtisses aux charpentes de bois et allées millimétrées dont la lumière tamisée brille, face aux hangars dont les tôles chauffent au soleil, ou même face aux superpositions de containers métalliques, comme devant les caves profondes, obscures, humides et froides. Car, ni les murs noircis, ni la mousse, ni les tissages de soie laissés par les araignées, n’y peuvent rien.
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Ensemble, ils témoignent de la puissance du temps, quel que soit l’esprit qu’ils abritent et le côté de l’Atlantique où ils se nichent. Il y a peu de senteurs aussi gourmandes que celles que dégagent les rangs ordonnés de fûts au repos.
Invisible et silencieuse, je me suis souvent glissée derrière les barrières de cordes et les panneaux d’interdiction, protégée par l’anonymat et un sourire complice esquissé à l’adresse des manœuvres, pour voler à l’atmosphère sa signature olfactive. Là, je me suis interrogée sur les marques cryptiques inscrites à la craie, à même le fût, et que j’ai caressées du bout des doigts, curieuse et fascinée. Une histoire dont le rhum est le héros s’écrit dans ces bâtiments-là. Je l’ai devinée sans pouvoir la lire.
Daniel Baudin, maitre de chais de Trois Rivières et La Mauny, le premier, m’a permis de donner du sens à ces enchevêtrements de chiffres et de lettres. À ses côtés, j’ai compris que le premier étage du palais mental du maître de chais contient un catalogue de dates, de volumes et d’emplacements. Le deuxième étage archive des fabricants, des origines et des marqueurs aromatiques. Au troisième, un coffre-fort recèle les formules secrètes qui préfigurent les assemblages singuliers.
Si le maître distillateur domine l’eau de vie originelle et les colonnes qui l’enfantent, pour le maître de chais et l’œnologue qui ont le privilège de détenir les clés du goût du rhum vieux, il faut deviner et composer avec l’imprévisible mariage de l’esprit et du bois. C’est dans ce travail riche et fructueux du temps, qu’adviennent les nuances de miel ou d’acajou de la robe, les arômes du nez et les notes qui marquent les papilles.
L’histoire a voulu qu’avant d’être un instrument aromatique, la fonction du fût soit logistique. Il a permis le transport du liquide de son lieu de production à son lieu de commercialisation. De fait, les rhums des Caraïbes sont principalement vieillis en fûts d’ex-bourbon. Le marché du fût de seconde main a été rendu pléthorique par la règlementation américaine qui a imposé le renouvellement biennal de la futaille. Le bourbon résiduel immiscé dans le grain du bois est restitué au rhum pendant le vieillissement. Il lui confère une rondeur significative et un boisé reconnaissable. L’idée, subreptice, que le fût bonifie, améliore, sublime le rhum en lui conférant douceur et élégance, s’est insinuée et s’est imposée.
Le moindre coût ne tardera pas à laisser place à des impératifs plus nobles pour les maisons : la fierté de leur savoir-faire, la recherche de l’élégance et du raffinement. Les fûts de chêne français succèdent aux fûts de bourbon. Ils introduisent une légère astringence aux tanins fins et au fruité subtil. La tradition espagnole, forte de ses soleras, ne saurait exister sans les fûts de sherry ou de xérès, pour leur apport liquoreux, tout en douceur.
Des années d’expérimentation, d’échanges de techniques et de matériaux, formels ou non, entre les maisons, à travers le temps, donnent aujourd’hui naissance au panel diversifié et original des « finitions du monde ». Elles sont, par exemple, l’« Islay Finish » de HSE, le « Port Cask » de Foursquare, en passant l‘« Armagnac Finish » de JM. Au jeu de l’affinage, mes papilles avaient d’abord été séduites par la délicatesse vineuse qu’introduisent les fûts de vins blancs français. Le « sauternes finish » d’HSE m’a agréablement surprise et le « Libération 2012 » de Rhum Rhum a confirmé mon penchant. Indéniablement, le fût unique, au nom révélateur « Rhum vieux de Marie-Galante affiné en fût de Château Yquem 2011», du Sot de l’Ange l’a parachevé.
Mais les sens sont moins difficiles que le mental quand il s’agit du spiritueux de mes pays. Dans ma quête du goût, mon désir est d’être au plus près de celui du pays. Etait-ce bien le goût authentique du rhum ? Que se passerait-il sans finish, sans fût de bourbon ou de cognac ? Sans que je le sache et avant que je passe les portes d’une tonnellerie bourguignonne, je n’avais pas réalisé que je portais ces questions en moi. Prendre de plein fouet les odeurs de chauffe m’a révélé que la manipulation du fût seul est une expression.
Finalement, bonifier ne signifie-t-il pas que le point de départ manque de quelque chose, comme le charisme de l’homme mûr fait défaut au jeune homme dégingandé ?
Comme d’autres avant moi, je récuse l’infériorité de la canne. Le rhum n’est pas moins noble que le vin. Je me réjouis de l’histoire en marche. Elle démontre aujourd’hui que les terroirs et les savoir-faire des maisons des Antilles françaises, anglaises ou espagnoles n’ont rien à envier à l’Irlande et à l’Ecosse.
Et je souris, parce que dans les chais de Capesterre-Belle-Eau et du François, les anges assistent déjà au dialogue silencieux du rhum et des fûts neufs. Le bois rencontre enfin l’esprit de la canne à sucre. La chaleur humide attendrit le grain du chêne. Des milliers de molécules inondent l’atmosphère pour révéler le fruit d’une histoire d’amour entre le temps, le rhum et le bois. Bientôt, le secret du fût sera à portée de mes lèvres… Et des tiennes aussi, Lecteur.
Pour y parvenir, tu laisseras derrière toi, dans le sillage du ferry la baie de Pointe-à-Pitre. Sans regrets. On oublie vite la mangrove de la Rivière Salée et le hoquet des toits de la ville. A bâbord, les racines d’argent perchées sur leur boite noire ne passeront pas inaperçues, avant de laisser défiler le panache des palmiers sur les plages de la côte Sud. A tribord, des empilements de containers et leurs grues se dessinent devant la silhouette des deux mamelles et cèdent la place aux flancs verts de Petit-Bourg à Capesterre.
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On accostera au port de Grand-Bourg, encore émus du roulis. La mer à cette faculté à rendre élastique l’espace. Ici, on a pas l’heure, on a le temps. Une fois à terre, le pas s’allonge. Pêle-même les voitures et les gens se pressent vers les deux terrasses qui font face aux quais. Le rythme des basses de la Galante attirent certains, d’autres choisissent le calme d’Ornata. On apprendra vite que les trois chemins défilent et qu’on n’a jamais que deux choix, même au carrefour de l’étoile: de Grand-bourg vers Saint-Louis ou Capesterre. De Saint-Louis vers Capesterre ou Grand-Bourg. Ainsi de suite, à l’infini.
Nul n’est besoin de carte. La galette est ronde, et les routes y sont un carrousel qui tourne autour du sujet comme pour tester la patience. Peut-être est-ce la traversée, peut-être est-ce la congruence du paysage qui se décompose et se recompose sous nos yeux entre campêche, littoral et mer de canne. Ici, l’orientation est totalement inutile et parfaitement naturelle.
D’instinct, on partira vers le Nord. On laissera derrière nous les éclats métalliques de la sucrerie de Grande-Anse pour prendre sur la droite, la route du Domaine Poisson. Le jeune Samuel lèvera avec humour le voile sur le mystère du lien entre Père Labat et Madame Poisson : ils ne sont jamais rencontrés que dans l’esprit visionnaire d’Edouard Rameau.
Là, on pourra goûter le soleil et aux nuances de 59° de rhum blanc, on trouvera la trace aromatique de leur colonne de cuivre. Le millésime 1997 évoque le tanin naturel du bois et le tabac frais enrobés d’une texture délicatement sèche. Après une traversée des classiques, une découverte: le single Cask 2004 chante la rondeur des fruits cuits. Cette réjouissance sort de l’oubli une maison traditionnelle que l’on aurait pu croire endormie.
Avant de reprendre la route, on fera honneur à la Table du Père Labat sans prétentions apparentes Inattendue et chaleureuse, elle fait face au chais des Rhums Vieux de Marie-Galante qui se cache à la sortie, derrière quelques cannes laissées debout par la récolte. Ce petit bâtiment qui ne paye pas de mine occupera la conversation. L’idée était de faire reposer et vieillir en plein coeur du terroir, les jus des trois maisons. Fruit d’une volonté de faire ensemble un pied de nez aux anges voraces, il préfigurait une vision du paradis, perdue dans les affres des affaires.
Rêveurs et recueillis, on prendra cette fois les chemins de traverse vers le sud, pour revenir sur la trace de Bielle. Le calcaire inhospitalier de la piste contraste la richesse de la terre noire, inondée des pluies de Septembre. La canne est partout. Broyée à même le sol, là où la replantation a commencé. Haute et pleine de lianes, là où la jachère fait son oeuvre. On pourrait tracer du regard les dates de la récolte, si on écoutait les jeunes pousses nous dire la coupe de janvier ou d’avril.
Nichée sur un faux morne, la distillerie se repose. La cour est vide, les machines à l’arrêt. Jérome Thierry, le patron, nous accueille la voix pleine de sérieux et les yeux pétillants. de fierté ? Probablement. Pédagogue, il nous guidera des moulins à la colonne, des cuves à l’alambic.
Dans le dédale des allées étroites du chais, on goutera à même la cuve un brut de colonne qui nous renvoie en plein champ de canne. Ses 80° sont compacts et sans détours. Il a la vigueur de sa jeunesse mais pose un décor prometteur. Cette promesse sans cesse renouvelée nous sera rappelée par la dégustation du millésime 2002. Et tenue, sans réserves par les derniers millésimes 2008 et 2012 de la maison : fruits mûrs, épices, esters bien fondus sont soutenus par une longueur caressante.
Baignés par l’atmosphère du vieillissement au parfum beurré, on fera des arrêts par quelques fûts avant que ne s’ouvrent les portes du Paradis. Entre fûts spéciaux, fûts « antiques », soigneusement alignée contre un mur, une bibliothèque garde pour l’éternité dans des dame-jeanne, les éditions millésimées. Je ne saurai trahir le silence de ceux qui ont trouvé le Paradis et en sont revenus. Ce secret se vit et se tait. Saches simplement cher ami, que là plus que jamais, on a pas l’heure, on a le temps.
Nom Féminin Créole. Prononcez « D-r-i-v ». Synonyme approximatif: en Français: promenade.
La drive est un trajet, à ceci près que le projet qui le motive n’est en aucun cas le déplacement d’un point A à un point B. C’est la navigation des méandres du chemin et la multiplication des arrêts.
Une drive nous en apprend autant sur le monde que sur nous-même. Pour une drive, emportez une âme d’enfant, un ami et du son. Les drives les meilleures se font à deux et hors des sentiers battus. Le bonheur n’est pas à destination, il se trouve quelque part sur la route. Ready ? Set ? Drive !
« J’habite un vouloir obscur j’habite un long silence j’habite une soif irrémédiable j’habite un voyage de mille ans » Aimé Césaire, Moi Laminaire, (1982)
As-tu déjà perdu tes clés ? Ce sentiment de panique que la raison tempère « elles sont forcément quelque part… ». Te souviens-tu de la recherche frénétique qui s’ensuit, pendant que les scénarios alternatifs s’élaborent ? Qui appeler: un ami qui aurait le double ou un serrurier ? La forteresse qui abrite ton intériorité est subitement ouverte aux quatre vents. Et que dire de la tempête qui gonfle dans ta tête et dans ton cœur, comme pour mieux sonner l’alarme ? Te souviens-tu de l’urgence ?
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Perdre un repère aussi simple remet en question ta sécurité en même tant que, par le symbole, ta liberté est menacée, entravée. Celle de pouvoir partir et revenir qui se fait sentir, toujours impérieuse. Dedans. Dehors. Rester ? Partir ? Ici ? Ailleurs ? Ailes. Racines. Autant de dualités que l’existence même d’une clé résout…
Je peux tout quitter : les campagnes échevelées du Nord Grande-Terre que la récolte a rendues chauves, aussi bien que les dunes dorées de la Grande Anse. Je peux profiter du cours tranquille de la Seine à une terrasse de café. Mais je veux revenir aux flèches de canne qui dessinent la Lézarde, et aux fougères exubérantes de la Trace.
Je peux gober une huître claire, si les grains iodés d’un oursin mûr me sont promis. Je peux dévorer le fondant d’une noix de Saint-Jacques. Mais, qu’elle soit déglacée au rhum vieux ! La sole dorée au beurre maître d’hôtel ne me fera jamais oublier la dorade au maracudja. Mon amour des légumes grillés du soleil ne supplantera pas le parfum brûlé de la melongenechoka. Je gouterais sans retenue le fruité d’un Pinot noir, mais je ne saurai renoncer au velouté sur ma langue d’un esprit au goût de canne.
La saveur de mon terroir, c’est le décor de mon cœur. Elle seule étanche la soif irrémédiable et nourrit une faim sans âge. Je me souviens – était-ce un rêve ?- d’une femme penchée sur sa table et son feu, dont les mains s’affairaient à découper, laver, touiller les bananes jaunes, les fruit-à-pain, les avocats, l’igname, la poule Gem ou le lait de coco. Mais elle était vieille et elle n’habite plus que la cuisine de ma mémoire. J’ai un peu oublié ses gestes, pourtant les rides entremêlées de veines sur ses mains dessinent une carte de plus, qui mène au vrai plaisir. À chaque saveur distillée sur mes papilles, j’imagine et retrouve les mains bénies qui m’ont nourrie.
Il en va ainsi du rhum, de ces mets et merveilles, qui réinventent, dans un triangle d’or, le paysage de ma bouche, du liquide à la bouchée, de la bouchée à la syncope du mot qui scandera l’émotion.
Avec Axel Nestoret, désormais, la morue d’antan se conjugue en cromesqui de manioc pour mieux épouser le voltage du Genesis . Le chatrou est snacké au piment doux, brûlé sur une crème de giraumon pour contraster avec la tendresse du « Zinfandel Cask ». La mangue devient tatin au gingembre, le foie gras frais s’habille de cacao ou de pomelos, à l’envie. Axel joue des contrastes, réinvente la chimie et sous ses doigts, un et un font trois.
Isabelle Avril et Fabienne Youyoutte flattent ma dent sucrée. Elles mettent en bouche ce que mes souvenirs ont inventé : la mango basignac est une confiserie. Elles immortalisent en une bouchée le corossol, la pomme cannelle ou le piment Man Jak. Elles isolent ce que les « Quintessence » de La Mauny ou Reimonenq fusionnent. D’autres artisans arrangent des mariages intemporels. Tania Guérin ajoute des notes de sirop batterie au magret pour jouer au « Prélude ». Jimmy Bibrac conjugue le rhum blanc au colombo et à la citronnelle teintée de miel. Ailleurs, avec Pierre Bridot, les volutes du divin d’un cigare Chele ont su embrasser les notes truffées d’une canne rouge.
Elle est là ma Rumance. Comme un passe-partout, lovée entre l’imaginaire et le souvenir, entre la contrainte de l’histoire et le sublime de l’art, l’arbre et la pirogue, elle rassasie la faim de l’âme, en une interprétation personnelle du luxe, sans cesse redéfini. Elle est la clé qui abolit l’urgence de choisir entre trois îles, trois villes, deux états, un moi… même après la récolte, quand les broyeuses se sont tues, quand l’œil ricoche sur un horizon inégal, quand la terre attend avec la même impatience, et le soleil et la pluie.
« Il ne me suffit pas de lire que les sables des plages sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent »
André Gide, Les nourritures terrestres (1897)
Si j’étais botaniste, cette drive commencerait à l’autre bout du monde, quelque part en Océanie, entre les Philippines et Fidji. Je serais mal en peine d’orienter ma boussole vers l’Est ou l’Ouest. Mais je saurais que toute canne n’est pas bonne à goûter.
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Je me souviendrais peut-être que c’est une herbe. Si j’étais historienne, le commencement s’étirerait de l’Inde vers la Méditerranée et je dirais Sakhara ou Schakar. Si j’avais vécu dans l’Antiquité, je l’appellerai Sakcharon ou Saccharum et je parlerais, comme Alexandre, du roseau qui donne du miel. Mais ces mots-là ne sont pas les miens.
De mon côté du monde et du temps, Canne s’écrit K-a-n-n et se dit K-an-n’. Et, la drive commence par l’eau. D’abord, il y a les eaux calmes des Caraïbes qui affrontent l’Atlantique à Scotts Head, en Dominique et se mélangent partout ailleurs, d’Anguille à Tobago. Mais, il y aussi l’eau douce que l’on ajoute au jus de ses tiges, pour faire le vesou, ou que l’on réduit, pour cristalliser ses sucs jusqu’au sirop, et dont on réutilisera la mélasse résiduelle.
De là, pour le rhum, distillat de la mélasse ou du vesou, on peut établir une première distinction, définir deux catégories. Elles sont fonctionnelles et confortables pour l’esprit. Mais ma canne est glissantienne. Elle créolise, synthétise et rassemble. Elle existe sur les interfaces et se joue des frontières. Ma canne est une mangrove, ni cloaque ni pépinière, mais en tout temps, un peu des deux. Dessous la terre, c’est un rhizome, un entrelacs de racines horizontales, foisonnantes et peu profondes. Dessus, c’est l’eau debout qui surgit et nourrit.
Ma canne est vive, mais elle manque de mots. On l’appelle matos, paille, ou surette. Mais, trop souvent, elle ne porte qu’un nom et des chiffres. Elle est bleue chez Clément, avec une acidité d’agrumes, rouge chez Longueteau, La Favorite, La Mauny ou A1710, avec ce goût fumé de thé noir. Elle est noire chez Bologne, au nez léger de fleurs blanches et, grise chez Bielle, avec des notes de poivre et d’écorce. Elle a douceur de la sapotille, l’acidité de la maracudja, la gourmandise de la mangue. Ma canne a du goût. Ce n’est pas une coïncidence. Elle a le goût de sa terre. Elle prend racine aux flancs des montagnes et des volcans, aux têtes des plateaux, au creux des vallées, en bordure du littoral.
Je m’attarde sur le paysage bien sûr. Mes yeux ont caressé ces champs-là. J’y ai entendu le silence du vent qui retient son souffle. Parfois, les roches noires bâtissaient les maisons ; plus souvent, les carrières de calcaire annoncent une architecture nouvelle. Partout de la canne. J’ai vu les plaines frémir du mouvement de la paille, les chemins de traverse devenir meubles d’argile mouillé, l’air en altitude se charger d’humidité à l’approche de la nuit ou encore le littoral balayé de sel.
Je me consacre au terroir avec la même persistance obstinée des hommes qui ont fait les mers de canne, en dépit des rivages et des frontières parce que justement, l’eau debout est tout sauf contemplation passive. Comme dans les vignes, il émerge à force de temps et de science. Combien de fois l’homme devra poser la main, le regard, la langue pour déterminer la meilleure alliance de la terre et du raisin ?
Le terroir requière la participation active du paysan, de l’agronome, du chimiste, du botaniste, de l’homme d’affaires, de l’iconographe. Niché entre terre et histoire, entre le sol et les hommes, sur un axe qui s’étire d’hier à demain, il n’est ni exclusivement donné ni strictement travaillé.
Je m’attache à porter le regard sur la terre et les hommes, comme autrefois, Jean-François Millet a porté le pinceau à la toile, pour représenter les campagnes et construire un archétype des paysans de France ou comme Walker Evans a braqué son objectif sur les campagnes américaines des années 1930, pour donner un visage aux raisins de la colère. Le regard porté saisit en même temps le paysage, le lieu, l’ambiance et l’époque, en un mot, le réel.
Ma canne est jeune, mais elle a survécu aux cyclones, aux éruptions, aux séismes, aux sécheresses, aux guerres du feu et de l’argent. Dès quinze heures, elle baigne dans la même lumière aux teintes orangées les horizons de Puerto Plata à Montego Bay, de Milot à Macouba, de Deshaies à Speightowns, de Saint-Louis à Demerara. Elle se laisse goûter d’un verre à un autre, différente. Impérieuse, elle exige la caresse du regard. Dlo Doubout ? Kann ! C’est une invitation.