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  • #6 Ultrascore d’une rumance parisienne

    #6 Ultrascore d’une rumance parisienne

    La cadence du pays se dissout dans la ville des lumières. La Carbetian Rhapsody de Grégory Privat qui joue à mes oreilles m’y ramène. Ma peau se souvient déjà de la moiteur de l’air. Introduction au piano d’une balade enlevée.

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    La joie monte. Les percussions du Ka se joignent au piano et mon pas s’accélère. Allegro ! Entrent les cordes qui imitent le souffle du vent en bord de mer et les quais de Seine s’effacent. Le Ka est remplacé par des claquements de  mains rythmiques et mes yeux projettent un coucher de soleil sur le Nord Caraïbe. Retour du tambour, cordes, piano et mains en harmonie ; la musique affranchit le corps de sa géographie. De l’île de la Cité, je m’envole pour un voyage en terres de rhum.

    Par touches et par endroits, dans l’ambiance cossue et stylisée d’un bar, cette familiarité se fait  de nouveau jour. Non, elle n’est pas la lumière tamisée par des bulbes déco aux accents industriels du bar le Mabel. Pas non plus, la vieille pierre des murs du Little Red Door ; ni même les papier-peints du Danico, aussi élégants soient-ils. Ces décors-là sont bien d’ici.

    Prendre place au comptoir pour mieux voir, mieux imaginer la suite. L’intimité naît de l’éclat des bouteilles aux étiquettes mystérieuses qui scintillent sur les étagères. Dévoiler, dissimuler, surprendre. Principes  élémentaires de séduction. Les noms des cocktails sont une histoire à part entière. Le menu évoque avec originalité et non sans humour, des compositions savoureuses. Les ingrédients évoqués sont indicatifs, les associations toujours suggestives.

    Le maître de cérémonie s’active. Pourtant le goût ne se devine dans aucun de ses gestes. Mais la promesse se fait plus précise. Comment anticiper la création d’Angelo ? Un vinaigre fait maison hors du commun, un trait de lait de coco et une dose de rhum vieux Neisson XO Fullproof. Acidité et gras en équilibre, du fruit confit pour la rondeur et de la longueur, infinie. Myriade de sensations et l’émotion intacte du souvenir.

    Le cuivre et l’inox font retentir leurs sonorités. Dans le mix plus ou moins saturé entre la musique d’ambiance, le tintement des verres et le bruissement des voix, surgit la connivence. Images, musiques, mots. Les éléments de l’ultrascore émergent, à la façon de Chassol. Plus qu’une bande originale de film que l’on perçoit sans y prêter attention, mais comme une grammaire du son qui plonge à l’intérieur du drink pour dévoiler ou dissimuler sa source.

    Ultrascore : processus graduel de transformation du son en mélodie et harmonie.

    N’en va-t-il pas de même pour le spiritueux ou le cocktail ? Ne compose-t-on pas un drink, un assemblage, comme une musique ? Notes aromatiques, notes de musiques. Une nouvelle analogie propice à la drive des sens.

    Prenez un Ti’punch par exemple. La ligne de base, la mélodie en serait le rhum agricole blanc. L’harmonie ? Les notes superposées à la base comme un accord, le zeste de citron et le sucre.

    Et de même, la mélodie du rhum blanc se joue sur l’odeur de canne fraîche, qui mêle les notes herbacées, florales, et le parfum du sucre. L’harmonie ? Une salinité plus ou moins marquée en fonction du terroir, une texture souple, plus ou moins fonction de la distillation, et une intensité  marquée en fonction du degré et. Les papilles ne chantent pas exactement la même chanson de six à douze ou vingt-quatre mois de maturation.

    La maison Longueteau joue de cette grammaire avec sa nouvelle gamme, Harmonie. En introduisant l’usage du fûts de chêne neuf dans ses vieillissements, elle créée une mélodie singulière. Ce finish pour Symphonie et Concerto maintient la tension en bouche et des notes pralinées, tandis que le Prélude, ambré intégralement en fûts neufs, garde la fraîcheur de la canne et une touche épicée. De même, la différence entre une distillation alambic et une distillation en colonne repose sur les instruments : aux graves la clé de fa et la clé de sol pour les autres.

    On peut aimer les accents de la contrebasse et néanmoins apprécier la fluidité du piano, non ? Par delà le bonheur des papilles, le verre nous rapproche de l’esprit du créateur. Mixologiste ou maître de chais qu’importe, ils harmonisent le réel des saveurs pour nous livrer du goût. Malgré les interrogations catégorielles qui m’agitent comme elles traversent l’univers du rhum, je reste une amoureuse de l’improvisation jazz, du saxo et du rhum opulent.

    Musique maestro ! Et que ça chante !

  • #5 Sentir, ressentir et les mots pour le dire

    #5 Sentir, ressentir et les mots pour le dire

    De Milan à Port-au-Prince, je pourrais vous raconter une histoire d’amour pour les spiritueux des Caraïbes, celle de Vélier et de celui que l’on surnomme Ruruki Gargano. Le personnage à lui seul demanderait une chronique toute entière. La maison et ses références habitent les esprits des amateurs les plus fervents, pour le rôle central qu’elles jouent dans la redéfinition des catégories du rhum,.

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    De Port-au-Prince à Milan, j’aurais  voulu vous raconter une autre histoire d’amour, celle de la créatrice Stella Jean pour le textile et le design. D’autres observateurs plus avisés, sauront évoquer son esthétique, dont on dit qu’elle évoque un « retournement de Babel ». Bien que les silhouettes du runway fassent briller mes yeux de femme du bout du monde, c’est la source et le lien de Luca Gargano à Stella Jean qui capture mon imaginaire et ma voix.

    Les paysages visuels des clairins et les étoffes de la créatrice réinventent l’art naïf haïtien et le transportent vers des territoires jusqu’ici inexplorés par lui: la mode et les spiritueux. Ces nouveaux usages peuvent sembler ôter à la peinture une part de sa puissance symbolique; les sujets épiques et historiques, de même que le magico-religieux n’ont pas été repris par les créateurs du XXIème siècle. Alors même que la profondeur du message contrastée par la simplicité des formes, avait su capter l’attention des intellectuels américains des années 50 dont l’auteur français André Malraux…

    Pourtant, la coïncidence singulière entre les scènes de vie haïtienne choisies par l’un et l’autre en guise de motifs souligne par sa persistance, la puissance des paysages narratifs produits par l’art naïf.  Au foisonnement multicolore du marché s’ajoutent les poissons, les tap-taps ou la canne à sucre, dont le souvenir est partagé par le voyageur comme le résident. Par eux le naïf d’autrefois devient classique ailleurs, autrement.. Ainsi, au-delà du visuel et du médium spécifique (peinture, mode ou spiritueux) c’est un langage sensible qui s’esquisse pour faire la part belle au pays et à l’amour.

    A cet égard, les paroles créoles des troubadours haïtiens m’autorisent une errance de plus sur les chemins de la Rumance « de toute couleur ou de toute nation, c’est une même sensation, c’est un même ressenti, quelque soit la langue, l’amour se dit de la même façon »  N’est-il pas magique et merveilleux que les mots qui parlent de l’étoffe et du liquide soient les mêmes ? Ne parle-t-on pas de robe et d’élégance? De texture et de structure ?

    Les mots pour dire le rhum empruntent au vin et à l’œnologie. Mais les mots du vin n’ont-ils pas emprunté au lexique sensoriel pour dire le goût ? Et si le toucher est un sens « essentiel » pourquoi ne pas emprunter aux tissus pour décrire la goutte ? Je vois toujours les goûts en couleur,  mais j’ai compris que si l’usage du vocabulaire courant est codifié dans l’univers gustatif, c’est pour mieux s’entendre et non pour juger ou censurer. Le lexique est là aussi une tentative de lien, comme un mot d’amour.

    On dira aisément du Libération 2017 qu’il est complexe. L’alambic de Maître Capovilla y  joue pour beaucoup. Mais il est également ample, puisque les arômes qu’il révèle surgissent d’une palette étendue des fruits exotiques cuits au gras des noies à coques.

    J’aurais dit du classique RQL de Reimonenq qu’il est structuré parce que je perçois au bout de la langue une superposition d’arômes, de tanins et d’alcools, comme par couches successives. J’y associe désormais la notion d’étoffe comme une matière intense et pleine, noble et équilibrée. C’est un travail du fûts singulier qui fait de la maison un incontournable de Guadeloupe.

    Et les millésimes de Bielle ne sont-ils pas la définition même du soyeux, comme une caresse au creux de la langue ? Bien sûr l’onctuosité variera d’une année à l’autre, mais toujours de la mâche et de la longueur… D’autres maisons auront des rhums plus vifs, une acidité plus marquée ne les rend pas moins chaleureux, et revenant à Haïti, je pense à Barbancourt, la maison historique de l’île foisonnante qui nous a mené jusqu’ici.

    Ce soir, quand vous dégusterez, choisissez avec soin le breuvage qui vous tiendra compagnie. La dégustation comme la mode n’a rien d’absolu, c’est une question d’humeur et de climat. Dans la fraîcheur du printemps qui peine à venir, je choisirais sans doute une caresse venue du Japon, pour retrouver du bout des lèvres espoir en sa promesse. It’s Almost Spring…

  • #4 Rhum & Cognac, an origin story

    #4 Rhum & Cognac, an origin story

    Les chemins de la Rumance sont infinis… Et les Antillais disent, non sans humour, que « tous les chemins mènent au rhum ».  Quelle que soit la tonalité de la déclaration, c’est pour moi une certitude à partager. Par où commencer quand histoire et géographie livrent des pistes incomplètes ? 

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    Je ne prétendrais pas avoir les armes de historiens pour ce faire. Je ne peux que t’emmener avec moi cher lecteur, sur la trace de coïncidences déroutantes, qui relient la Caraïbe à la Charente, à travers l’Atlantique.

    Savais-tu que Rémy Cointreau a des origines charentaises ? Soyons clairs. La maison Rémy Martin fusionne avec la maison Cointreau pour prendre le nom Rémy Cointreau, en 1991. Elle est cognaçaise. C’était après le rachat des rhums Mountgay de Barbade.  La distillerie juchée depuis 1703, sur les mornes de la paroisse de Saint-Lucy, est la première établie dans les Caraïbes. Elle jouit du privilège de la preuve. 

    Mais qu’en est-il des premiers alambics ? D’où venaient-ils ? Qui le premier imagina faire de l’alcool à partir du « roseau qui donne du miel », et d’utiliser des fûts de chêne ? La réponse n’est écrite dans un aucun grimoire. Pourtant, le nom Hennessy rappelle que l’essor du cognac, de ses maisons et du produit est intimement lié au négoce entre Français, Hollandais et Anglais. Ce commerce florissant coïncide avec les guerres territoriales et commerciales des mêmes nations dans le Nouveau Monde. 

    Trois siècles plus tard, c’est désormais Plantation qui entame une aventure sur les rives de Brighton Beach à la Barbade. À la manière de Rémy Cointreau, les négociants français sont arrivés sur la terre de Foursquare. Ils retrouvent à la West Indies Rum Distillerie  les alambics oubliés, dont ils connaissent les secrets.

    Le temps court. Et, mon imagination de géographe peut se plaire à dessiner une route qui traverse La Rochelle depuis Bordeaux pour atteindre Nantes, parce que cette carte occulte le temps et abolit l’espace. Les paysages de collines vagues, traversés par les allées linéaires des cultures et des routes, dont on ignore d’où elles viennent et où elles mènent, entretiennent le mirage. Les flancs de Grosse Montagne, les plaines de Saint-Preuil et les mornes de Saint-Lucy se confondent en un même tableau, comme dessinées d’une même plume, par un artiste qui ignore tout des distances.

    Comme l’art se moque de ma raison et des velléités naturalistes de mon imagination ! Lecteur, connais-tu JonOne, le street-artiste ? Par deux de ses créations, il fait fi des creux de l’Histoire et des doutes que les coïncidences laissent planer. Il colorie puis signe – à moins que ce ne soit l’inverse ? – non pas les terres de canne et celles des vignes, mais le mur, puis le verre et la toile, pour réconcilier la Martinique de Clément et le Cognac d’Hennessy. Te souviens-tu de la Cuvée du 125e anniversaire des rhums Clément, illustrée par JonOne ? Ce VSOP devait marquer les esprits parce que cette édition a rompu avec les codes classiques des embouteillages Clément. Pour moi, ce fut l’introduction de l’esthétique de la Fondation dans l’univers des rhums du même nom. C’était en 2012. 

    « Qu’importe la coupe pourvu que l’on ait l’ivresse », dit-on. L’affirmation m’a toujours semblé trompeuse. Quand en 2017, je découvre le VSOP d’Hennessy par JonOne, je refuse la coïncidence. Je ne doute plus. Le liquide porte un monde de saveurs et de connaissances. Le flacon lui, retranche ou ajoute du sens. Du rhum au cognac, il n’y a qu’un pas, et l’origine n’est peut-être pas là où l’on croit.  

    Peu m’importe finalement. Les yeux perdus sur mes cartes imaginaires où les paysages fusionnent, je vais à la rencontre de l’artiste de rue de Porto-Rico à New York qui a réconcilié la vigne et la canne.  J’espère lui chuchoter au détour d’un verre, que son Empire est de Rumance. 

  • #3 Lady loves her rhum

    #3 Lady loves her rhum

    Les femmes goutent-elles le rhum ? La fabrique du féminin le leur permet-elle ? L’idéal féminin s’en accommode-t-il ? Existe-t-il un rhum féminin ? Suis-je moins femme parce que mes papilles se réjouissent de l’intensité des full-proof et de la cascade aromatique des rhums agricoles ? Il m’apparaît que la question de savoir si les femmes aiment les spiritueux n’a pas plus de sens que celle de savoir si les femmes aiment le plaisir. 

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    Ici aussi, le comment est un terreau fertile d’exploration pour l’imagination et les sens.

    Alors, je me suis interrogée sur les rhums que font les femmes. Qui sont les femmes qui font le rhum ? De la République dominicaine chez Brugal, au Guatemala chez Zacapa, de New-York  chez the Nobel Experiment à la Jamaïque chez Appleton, en passant par la Martinique chez Depaz, JM, Clément et A1710, elles sont maîtresses de chais, cheffes de production, responsables qualité, chimistes, œnologues et distillatrices. Chacune d’elles, professionnelle de plein droit, brille par sa maîtrise technique et  son savoir-faire. 

    De la bouche de Karine Lassale, vous entendrez la patience du nez qui cherchait hier encore les marqueurs aromatiques du Whisky, à travers les paysages d’Ecosse et qui assure aujourd’hui que les Rhums JM gardent leur prestige. Ecoutez Stéphanie Martin décrire la volonté farouche qui a guidé sa main dans l’alliance des techniques de distillation de la région de Cognac au terroir du sud-est martiniquais. Grâce à elle, vous découvrirez une expression originale du rhum agricole entre gourmandise et complexité, dans les blancs d’A1710.

    À chacun ses outils. Laissez-leur le secret des machines et des fûts. Il faut choisir un verre. Le mien sera tulipe. Pour cette fois, faites comme moi. Son élégance et sa délicatesse me parlent de rituel.

    Prenez-le par la main. Avec fermeté mais sans empressement, comme une caresse au creux des reins. Stable mais libre entre vos doigts, il faut qu’il puisse encore danser pour libérer ses arômes. Cherchez dans son ballon, comme on cherche du regard les promesses de l’âme. Dans les nuances de la robe et le galbe des jambes, il vous fait miroiter ses tendresses, comme la veine qui palpite sur l’arrête du cou. 

    Avant de l’embrasser, promenez le nez au col. Approchez lentement pour ne plus savoir qui de la narine ou de la lèvre frémit. Pour apprivoiser encore votre rhum, vous pourrez réchauffer le verre au creux de la paume si nécessaire… avant le baiser.  À cet instant, l’anticipation se fait sentir. Vous reconnaîtrez entre toutes, cette sensation qui mêle désir et impatience. Prenez le temps. Tout est question de temps, parce que le baiser a son propre langage. Le nectar humecte le bout des lèvres au premier contact et demande un serment d’un peu plus près. Il caresse la langue, tapisse les joues et précise sa promesse de fruits ou d’écorces, d’épices ou de bois. Et puis, il prend possession de la gorge et s’affirme ou s’évanouit, c’est selon… 

    Qui n’a jamais ressenti l’émotion de la rencontre, entre hardiesse et timidité ? L’exploration des sens n’a ni genre ni origine. Délicatement dans son verre tulipe, Madame aimera son rhum en cocktail ou en dégustation. Madame aime son rhum blanc ou vieilli. Madame aime son rhum pur ou « on the rocks ». Madame aime son rhum agricole ou traditionnel, style espagnol ou anglais, fullproof ou réduit. Madame aime son rhum. Comme Monsieur.

    Sache Lecteur qu’il en va de la dégustation comme de la rencontre : il y a autant de baisers que d’histoires d’amour. Il y a autant de femmes que de rhums et autant de manière de les déguster.

  • #2 « Canboulay » : révolte, récolte, carnaval

    #2 « Canboulay » : révolte, récolte, carnaval

    Il est des paysages que l’on n’oublie jamais. De ces vues à couper le souffle, le nez enregistre les parfums. Ces paysages olfactifs constituent le canevas de la mémoire, abstraction à la fois intime et partagée.

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    Je suis petite.

    C’est le début de l’année.

    Une odeur particulière habille la campagne.

    Un mélange incomparable de sucre, de paille et de feu.

    Est-ce de la mélasse ? Non. Est-ce simplement du bois calciné ? Non plus.

    Volutes organiques et minérales à la fois. Cette odeur-là, je ne l’ai compris que plus tard, est une évanescente madeleine de Proust, que je partage avec toute ma génération.

    L’enfant que j’étais ne savait pas les besoins des planteurs, d’assécher la terre pour faire passer les machines et concentrer le sucre dans la canne. J’écoutais sans comprendre mon grand-père déplorer le mauvais entretien des champs, là où je ne voyais qu’une vibrante mer de cannes. Et je  humais avec délices l’air qui annonçait la venue du Carnaval. Maintenant, les cannes ne brûlent plus.

    Au fil des siècles, le brasier a donné à entendre tantôt la rage de la révolte, tantôt les revendications de la récolte. Entre les contraintes du climat et les usages agricoles , l’obligation de produire et la liberté des hommes se croisent, pour écrire une histoire de rhum et de rébellion. Le feu a été un moyen de pression des hommes sans droits. Pendant un temps, il est devenu l’allié des agriculteurs, puis il s’est éteint pour protéger la terre. Chaque année, les Mas’ de Carnaval le rallume et éclairent des traces de mémoire.

    Si l’on devait commencer le parcours par la révolte originelle, il serait nécessaire de se tourner vers Haïti pour exhumer le goût du rhum d’avant le rhum: les clairins à la fermentation sauvage, distillés dans des alambics presque antiques. Les rhums de Vélier leur ressemblent-ils  ? La fraicheur du Vaval mêlée à la gourmandise fumée du Casimir peut-elle restituer dans le World Championship 2016, la fougue des pionniers de l’émancipation de 1802 ?

    On pourrait chercher la trace aromatique de la révolte de Trinidad, en1881. Là-bas, la mémoire des cannes brulées est plus vive. L’avant des jours gras est marqué par Canboulay (lire ka-n-bou-lé). La liesse populaire, muée en rage face à l’édit qui voulait interdire les rassemblements avait embrasé les champs de Maraval à Laventille. La Maison Angostura qui s’enracine toujours dans l’East River, à la jonction de l’embrasement, a-t-elle tout oublié de son héritage ?

    Comment ne pas sentir dans le « hogo » (comprendre haut goût), caractéristique de la Jamaïque, si perceptible dans le Smith&Cross Navy Strength, l’écho des guerres entre les soifs insatiables de liberté et de grands espaces des Marrons et des Marins ? Il livre en bouche une bataille épique entre la puissance des épices et la rondeur étrange des fruits du Jacquier…

    Aujourd’hui, cela fait bientôt deux semaines que les Jab Molassie de toutes les îles ont reposé leurs torches et que le vent a cessé de porter ses notes de gomme. Le chant des tambours et le karata des fouets du carnaval se sont tus et avec eux l’attente de la récolte. Cette année, ils ont laissé la place au bruissement frileux des alizés, sur les champs mouillés.

    Moi, je cherche encore dans les gouttes de la Grande Réserve XO de Depaz le souvenir des braises de 1902 qui ont éteint les parades de Saint-Pierre. Et j’espère, jusqu’au Crop Over de Barbade en juillet, maronner tout doucement, à mon tour, pour retrouver au détour d’un champ, l’odeur des cannes qui brûlent…

  • #1 Manifeste de la Rumance

    #1 Manifeste de la Rumance

    Toi lecteur qui a été enfant, tu te souviens probablement de la ronde des questions innocentes dont les réponses sont cruciales et pourtant si difficiles à formuler. Pourquoi le ciel est-il bleu ? Est-ce le ciel qui reflète la mer ? Ou est-ce l’inverse ? D’où viennent les bébés ? Parfois, une notion de géographie aura aidé. Parfois, la poésie aura éludé un sujet épineux.

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    J’ai été de ces enfants aux pourquoi infinis, dont le temps a érodé les questions et qui s’est un moment satisfait de réponses rapides et souvent incomplètes, jusqu’à ce que mes papilles se rebellent à la découverte d’un rhum blanc qui n’avait rien à voir avec mes souvenirs. C’était un soir, à Port-of-Spain, il y a plus de dix ans, quand j’avais voulu servir un Ti Punch à des amis. Ce soir-là, le rhum a réveillé l’impatience du pourquoi, le besoin impérieux de comprendre, l’impertinence de chercher les réponses ailleurs.

    Pourquoi la différence ? Pourquoi le goût ? Pourquoi le rhum lui-même ? A mesure de recherches, les réponses sont apparues, plus ou moins définitives… Agricole, traditionnel, vieux, ambré, blanc, toutes ces catégories se sont révélées dans leur imperfection descriptive, comme le mot océan ne dit ni la tempête, ni la plage, ni la mangrove, ni les abysses. 

    Loin des grandes villes et du bruit des foules, j’ai choisi les chemins de traverse de la terre. Ils m’ont chuchoté que la Caraïbe a été forgée au gré de la canne et du rhum. Les vents m’ont soufflé que dans la Caraïbe se lit l’histoire du monde. J’ai pris ce chemin qui commence aux pourquoi et s’émerveille du comment. Je l’ai appelé Rumance. Mais chut, c’est encore un secret.

    Ces pépites intemporelles truffent les terres de rhum. Elles enchantent leurs paysages et nos bouteilles. Le nom de la marque Darboussier rappelle une époque où Pointe-à-Pitre vivait au rythme des barges. Pour moi, Darboussier fait le trait d’union entre Ernest Souques, Saint-John Perse et « Vélo ». Il dessine une circulation contemporaine au creux de cette même ville et appelle un nouveau regard.

    Le nom de Caroni vibre : hier une distillerie, ici un marécage, ailleurs une note aromatique incomparable qui parle à tous de Trinidad.

    Du mot au lieu, d’un nom à la marque, de la marque au goût. Quel parcours !

    A l’ombre des chais, dans la chaleur des champs ou le silence des archives, la Rumance désigne le charme insolite des rituels que l’on découvre ou que l’on crée. Partout, le rhum relie les hommes, pour peu que les langues se délient. Qui sait ce qui de la précision de la technique ou des ellipses de la poésie restituera au plus juste, l’amour de la terre et des hommes ?

    Les chemins qui mènent au rhum sont multiples. Pour moi, le seul chemin qui vaille est celui qui prend le temps d’associer la rumeur de la nuit, l’odeur du champ et le motif d’une bouteille, celui qui reconstruit, à chaque goutte de rhum, l’océan de créations et de savoirs qui y est contenu.

    Lecteur, pour naviguer cet océan, pour cette navigation-là, tu es le seul capitaine du navire. Tes cinq sens sont ton sextant et ta mémoire, un portulan.

    Quelle sera ta voie, Capitaine ?

    Choisiras-tu la route de la soif et du pirate ? Ou choisiras-tu celle du speak-easy et du cigare ? Ou encore, celle du cocktail ou du tiki peut-être?

    J’aime à dire que la dégustation est le chemin le plus long pour parvenir au plaisir.

    Et toi, prendras-tu avec moi le chemin de la Rumance ?

  • Organoleptique

    Organoleptique

    Organoleptique: qui est susceptible d’exciter les récepteurs sensoriels. Apparence, texture, odeur au-delà compose le profil organoleptique des spiritueux. On déguste avec 5 sens…

  • SpiRituels #2

    SpiRituels #2

    Apprendre avec plaisir, pour ne jamais oublier

  • Clairin Casimir, Batch n°1

    Clairin Casimir, Batch n°1

    Découver au hasard du Rhumfest Paris 2015, cette petite merveille vient des campagnes haïtiennes où le jus de canne est distillé dans d’antiques alambics qui concentrent des arômes aussi gourmands quoique plus lourds que c’est confrères agricoles.

    (suite…)

  • Rhum antique_A travers le temps et l’espace

    Rhum antique_A travers le temps et l’espace

    C’est une émotion particulière que de découvrir d’anciens spiritueux. Ce Montebello 1948 a été l’une de ces expériences. Flashbacks d’une Guadeloupe qui peine à se remettre de la Seconde Guerre Mondiale. Comme un voyage vers un temps que l’on ne peut se réjouïr de n’avoir pas vécu.