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  • #9 Sur la longue route du paradis

    #9 Sur la longue route du paradis

    Pour y parvenir, tu laisseras derrière toi, dans le sillage du ferry la baie de Pointe-à-Pitre. Sans regrets.  On oublie vite la mangrove de la Rivière Salée et le hoquet des toits de la ville. A bâbord, les racines d’argent perchées sur leur boite noire ne passeront pas inaperçues, avant de laisser défiler le panache des palmiers sur les plages de la côte Sud. A tribord, des empilements de containers et leurs grues se dessinent devant la silhouette des deux mamelles et cèdent la place aux flancs verts de Petit-Bourg à Capesterre.

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    On accostera au port de Grand-Bourg, encore émus du roulis. La mer à cette faculté à rendre élastique l’espace. Ici, on a pas l’heure, on a le temps. Une fois à terre, le pas s’allonge. Pêle-même les voitures et les gens se pressent vers les deux terrasses qui font face aux quais. Le rythme des basses de la Galante attirent certains, d’autres choisissent le calme d’Ornata. On apprendra vite que les trois chemins défilent et qu’on n’a jamais que deux choix, même au carrefour de l’étoile: de Grand-bourg vers Saint-Louis ou Capesterre. De Saint-Louis vers Capesterre ou Grand-Bourg. Ainsi de suite, à l’infini.

    Nul n’est besoin de carte. La galette est ronde, et les routes y sont un carrousel qui tourne autour du sujet comme pour tester la patience. Peut-être est-ce la traversée, peut-être est-ce la congruence du paysage qui se décompose et se recompose sous nos yeux entre campêche, littoral et mer de canne. Ici, l’orientation est totalement inutile et parfaitement naturelle.

    D’instinct, on partira vers le Nord. On laissera derrière nous les éclats métalliques de la sucrerie de Grande-Anse pour prendre sur la droite, la route du Domaine Poisson. Le jeune Samuel lèvera avec humour le voile sur le mystère du lien entre Père Labat et Madame Poisson : ils ne sont jamais rencontrés que dans l’esprit visionnaire d’Edouard Rameau. 

    Là, on pourra goûter le soleil et aux nuances de 59° de rhum blanc, on trouvera la trace aromatique de leur colonne de cuivre. Le millésime 1997 évoque le tanin naturel du bois et le tabac frais enrobés d’une texture délicatement sèche. Après une traversée des classiques, une découverte: le single Cask 2004 chante la rondeur des fruits cuits. Cette réjouissance sort de l’oubli une maison traditionnelle que l’on aurait pu croire endormie.

    Avant de reprendre la route, on fera honneur à la Table du Père Labat sans prétentions apparentes Inattendue et chaleureuse, elle fait face au chais des Rhums Vieux de Marie-Galante qui se cache à la sortie, derrière quelques cannes laissées debout par la récolte. Ce petit bâtiment qui ne paye pas de mine occupera la conversation. L’idée était de faire reposer et vieillir en plein coeur du terroir,  les jus des trois maisons. Fruit d’une volonté de faire ensemble un pied de nez aux anges voraces, il préfigurait une vision du paradis, perdue dans les affres des affaires.

    Rêveurs et recueillis, on prendra cette fois les chemins de traverse vers le sud, pour revenir sur la trace de Bielle. Le calcaire inhospitalier de la piste contraste la richesse de la terre noire, inondée des pluies de Septembre. La canne est partout. Broyée à même le sol, là où la replantation a commencé. Haute et pleine de lianes, là où la jachère fait son oeuvre. On pourrait tracer du regard les dates de la récolte, si on écoutait les jeunes pousses nous dire la coupe de janvier ou d’avril.

    Nichée sur un faux morne, la distillerie se repose. La cour est vide, les machines à l’arrêt. Jérome Thierry, le patron, nous accueille la voix pleine de sérieux et les yeux pétillants. de fierté ? Probablement. Pédagogue, il nous guidera des moulins à la colonne, des cuves à l’alambic.

    Dans le dédale des allées étroites du chais, on goutera à même la cuve un brut de colonne qui nous renvoie en plein champ de canne. Ses 80° sont compacts et sans détours. Il a la vigueur de sa jeunesse mais pose un décor prometteur. Cette promesse sans cesse renouvelée nous sera rappelée par la dégustation du millésime 2002. Et tenue, sans réserves par les derniers millésimes 2008 et 2012 de la maison : fruits mûrs, épices, esters bien fondus sont soutenus par une longueur caressante.

    Baignés par l’atmosphère du vieillissement au parfum beurré, on fera des arrêts par quelques fûts avant que ne s’ouvrent les portes du Paradis. Entre fûts spéciaux, fûts « antiques », soigneusement alignée contre un mur, une bibliothèque garde pour l’éternité dans des dame-jeanne, les éditions millésimées. Je ne saurai trahir le silence de ceux qui ont trouvé le Paradis et en sont revenus. Ce secret se vit et se tait. Saches simplement cher ami, que là plus que jamais, on a pas l’heure, on a le temps.

  • Voyages en Terres de Rhum

    Voyages en Terres de Rhum

    Souvenirs en images des expériences sensorielles qui font la signature des dégustations Rumantics… Suivez-moi !  (suite…)

  • #2 « Canboulay » : révolte, récolte, carnaval

    #2 « Canboulay » : révolte, récolte, carnaval

    Il est des paysages que l’on n’oublie jamais. De ces vues à couper le souffle, le nez enregistre les parfums. Ces paysages olfactifs constituent le canevas de la mémoire, abstraction à la fois intime et partagée.

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    Je suis petite.

    C’est le début de l’année.

    Une odeur particulière habille la campagne.

    Un mélange incomparable de sucre, de paille et de feu.

    Est-ce de la mélasse ? Non. Est-ce simplement du bois calciné ? Non plus.

    Volutes organiques et minérales à la fois. Cette odeur-là, je ne l’ai compris que plus tard, est une évanescente madeleine de Proust, que je partage avec toute ma génération.

    L’enfant que j’étais ne savait pas les besoins des planteurs, d’assécher la terre pour faire passer les machines et concentrer le sucre dans la canne. J’écoutais sans comprendre mon grand-père déplorer le mauvais entretien des champs, là où je ne voyais qu’une vibrante mer de cannes. Et je  humais avec délices l’air qui annonçait la venue du Carnaval. Maintenant, les cannes ne brûlent plus.

    Au fil des siècles, le brasier a donné à entendre tantôt la rage de la révolte, tantôt les revendications de la récolte. Entre les contraintes du climat et les usages agricoles , l’obligation de produire et la liberté des hommes se croisent, pour écrire une histoire de rhum et de rébellion. Le feu a été un moyen de pression des hommes sans droits. Pendant un temps, il est devenu l’allié des agriculteurs, puis il s’est éteint pour protéger la terre. Chaque année, les Mas’ de Carnaval le rallume et éclairent des traces de mémoire.

    Si l’on devait commencer le parcours par la révolte originelle, il serait nécessaire de se tourner vers Haïti pour exhumer le goût du rhum d’avant le rhum: les clairins à la fermentation sauvage, distillés dans des alambics presque antiques. Les rhums de Vélier leur ressemblent-ils  ? La fraicheur du Vaval mêlée à la gourmandise fumée du Casimir peut-elle restituer dans le World Championship 2016, la fougue des pionniers de l’émancipation de 1802 ?

    On pourrait chercher la trace aromatique de la révolte de Trinidad, en1881. Là-bas, la mémoire des cannes brulées est plus vive. L’avant des jours gras est marqué par Canboulay (lire ka-n-bou-lé). La liesse populaire, muée en rage face à l’édit qui voulait interdire les rassemblements avait embrasé les champs de Maraval à Laventille. La Maison Angostura qui s’enracine toujours dans l’East River, à la jonction de l’embrasement, a-t-elle tout oublié de son héritage ?

    Comment ne pas sentir dans le « hogo » (comprendre haut goût), caractéristique de la Jamaïque, si perceptible dans le Smith&Cross Navy Strength, l’écho des guerres entre les soifs insatiables de liberté et de grands espaces des Marrons et des Marins ? Il livre en bouche une bataille épique entre la puissance des épices et la rondeur étrange des fruits du Jacquier…

    Aujourd’hui, cela fait bientôt deux semaines que les Jab Molassie de toutes les îles ont reposé leurs torches et que le vent a cessé de porter ses notes de gomme. Le chant des tambours et le karata des fouets du carnaval se sont tus et avec eux l’attente de la récolte. Cette année, ils ont laissé la place au bruissement frileux des alizés, sur les champs mouillés.

    Moi, je cherche encore dans les gouttes de la Grande Réserve XO de Depaz le souvenir des braises de 1902 qui ont éteint les parades de Saint-Pierre. Et j’espère, jusqu’au Crop Over de Barbade en juillet, maronner tout doucement, à mon tour, pour retrouver au détour d’un champ, l’odeur des cannes qui brûlent…

  • #1 Manifeste de la Rumance

    #1 Manifeste de la Rumance

    Toi lecteur qui a été enfant, tu te souviens probablement de la ronde des questions innocentes dont les réponses sont cruciales et pourtant si difficiles à formuler. Pourquoi le ciel est-il bleu ? Est-ce le ciel qui reflète la mer ? Ou est-ce l’inverse ? D’où viennent les bébés ? Parfois, une notion de géographie aura aidé. Parfois, la poésie aura éludé un sujet épineux.

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    J’ai été de ces enfants aux pourquoi infinis, dont le temps a érodé les questions et qui s’est un moment satisfait de réponses rapides et souvent incomplètes, jusqu’à ce que mes papilles se rebellent à la découverte d’un rhum blanc qui n’avait rien à voir avec mes souvenirs. C’était un soir, à Port-of-Spain, il y a plus de dix ans, quand j’avais voulu servir un Ti Punch à des amis. Ce soir-là, le rhum a réveillé l’impatience du pourquoi, le besoin impérieux de comprendre, l’impertinence de chercher les réponses ailleurs.

    Pourquoi la différence ? Pourquoi le goût ? Pourquoi le rhum lui-même ? A mesure de recherches, les réponses sont apparues, plus ou moins définitives… Agricole, traditionnel, vieux, ambré, blanc, toutes ces catégories se sont révélées dans leur imperfection descriptive, comme le mot océan ne dit ni la tempête, ni la plage, ni la mangrove, ni les abysses. 

    Loin des grandes villes et du bruit des foules, j’ai choisi les chemins de traverse de la terre. Ils m’ont chuchoté que la Caraïbe a été forgée au gré de la canne et du rhum. Les vents m’ont soufflé que dans la Caraïbe se lit l’histoire du monde. J’ai pris ce chemin qui commence aux pourquoi et s’émerveille du comment. Je l’ai appelé Rumance. Mais chut, c’est encore un secret.

    Ces pépites intemporelles truffent les terres de rhum. Elles enchantent leurs paysages et nos bouteilles. Le nom de la marque Darboussier rappelle une époque où Pointe-à-Pitre vivait au rythme des barges. Pour moi, Darboussier fait le trait d’union entre Ernest Souques, Saint-John Perse et « Vélo ». Il dessine une circulation contemporaine au creux de cette même ville et appelle un nouveau regard.

    Le nom de Caroni vibre : hier une distillerie, ici un marécage, ailleurs une note aromatique incomparable qui parle à tous de Trinidad.

    Du mot au lieu, d’un nom à la marque, de la marque au goût. Quel parcours !

    A l’ombre des chais, dans la chaleur des champs ou le silence des archives, la Rumance désigne le charme insolite des rituels que l’on découvre ou que l’on crée. Partout, le rhum relie les hommes, pour peu que les langues se délient. Qui sait ce qui de la précision de la technique ou des ellipses de la poésie restituera au plus juste, l’amour de la terre et des hommes ?

    Les chemins qui mènent au rhum sont multiples. Pour moi, le seul chemin qui vaille est celui qui prend le temps d’associer la rumeur de la nuit, l’odeur du champ et le motif d’une bouteille, celui qui reconstruit, à chaque goutte de rhum, l’océan de créations et de savoirs qui y est contenu.

    Lecteur, pour naviguer cet océan, pour cette navigation-là, tu es le seul capitaine du navire. Tes cinq sens sont ton sextant et ta mémoire, un portulan.

    Quelle sera ta voie, Capitaine ?

    Choisiras-tu la route de la soif et du pirate ? Ou choisiras-tu celle du speak-easy et du cigare ? Ou encore, celle du cocktail ou du tiki peut-être?

    J’aime à dire que la dégustation est le chemin le plus long pour parvenir au plaisir.

    Et toi, prendras-tu avec moi le chemin de la Rumance ?

  • SpiRituels #2

    SpiRituels #2

    Apprendre avec plaisir, pour ne jamais oublier

  • Lancement Rumantics de l’agricole Tour 2016

    Lancement Rumantics de l’agricole Tour 2016

    Toutes les aventures démarrent par un premier pas, dit-on… Il m’aurait été difficile de me lancer sur les routes d’Europe sans marquer le départ à domicile. C’est à l’ombre menaçante de Matthew qui devait devenir cyclone à l’approche du nord de l’archipel qu’a commencé mon agricole tour.

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