Catégorie : Rumance

  • #2 « Canboulay » : révolte, récolte, carnaval

    #2 « Canboulay » : révolte, récolte, carnaval

    Il est des paysages que l’on n’oublie jamais. De ces vues à couper le souffle, le nez enregistre les parfums. Ces paysages olfactifs constituent le canevas de la mémoire, abstraction à la fois intime et partagée.

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    Je suis petite.

    C’est le début de l’année.

    Une odeur particulière habille la campagne.

    Un mélange incomparable de sucre, de paille et de feu.

    Est-ce de la mélasse ? Non. Est-ce simplement du bois calciné ? Non plus.

    Volutes organiques et minérales à la fois. Cette odeur-là, je ne l’ai compris que plus tard, est une évanescente madeleine de Proust, que je partage avec toute ma génération.

    L’enfant que j’étais ne savait pas les besoins des planteurs, d’assécher la terre pour faire passer les machines et concentrer le sucre dans la canne. J’écoutais sans comprendre mon grand-père déplorer le mauvais entretien des champs, là où je ne voyais qu’une vibrante mer de cannes. Et je  humais avec délices l’air qui annonçait la venue du Carnaval. Maintenant, les cannes ne brûlent plus.

    Au fil des siècles, le brasier a donné à entendre tantôt la rage de la révolte, tantôt les revendications de la récolte. Entre les contraintes du climat et les usages agricoles , l’obligation de produire et la liberté des hommes se croisent, pour écrire une histoire de rhum et de rébellion. Le feu a été un moyen de pression des hommes sans droits. Pendant un temps, il est devenu l’allié des agriculteurs, puis il s’est éteint pour protéger la terre. Chaque année, les Mas’ de Carnaval le rallume et éclairent des traces de mémoire.

    Si l’on devait commencer le parcours par la révolte originelle, il serait nécessaire de se tourner vers Haïti pour exhumer le goût du rhum d’avant le rhum: les clairins à la fermentation sauvage, distillés dans des alambics presque antiques. Les rhums de Vélier leur ressemblent-ils  ? La fraicheur du Vaval mêlée à la gourmandise fumée du Casimir peut-elle restituer dans le World Championship 2016, la fougue des pionniers de l’émancipation de 1802 ?

    On pourrait chercher la trace aromatique de la révolte de Trinidad, en1881. Là-bas, la mémoire des cannes brulées est plus vive. L’avant des jours gras est marqué par Canboulay (lire ka-n-bou-lé). La liesse populaire, muée en rage face à l’édit qui voulait interdire les rassemblements avait embrasé les champs de Maraval à Laventille. La Maison Angostura qui s’enracine toujours dans l’East River, à la jonction de l’embrasement, a-t-elle tout oublié de son héritage ?

    Comment ne pas sentir dans le « hogo » (comprendre haut goût), caractéristique de la Jamaïque, si perceptible dans le Smith&Cross Navy Strength, l’écho des guerres entre les soifs insatiables de liberté et de grands espaces des Marrons et des Marins ? Il livre en bouche une bataille épique entre la puissance des épices et la rondeur étrange des fruits du Jacquier…

    Aujourd’hui, cela fait bientôt deux semaines que les Jab Molassie de toutes les îles ont reposé leurs torches et que le vent a cessé de porter ses notes de gomme. Le chant des tambours et le karata des fouets du carnaval se sont tus et avec eux l’attente de la récolte. Cette année, ils ont laissé la place au bruissement frileux des alizés, sur les champs mouillés.

    Moi, je cherche encore dans les gouttes de la Grande Réserve XO de Depaz le souvenir des braises de 1902 qui ont éteint les parades de Saint-Pierre. Et j’espère, jusqu’au Crop Over de Barbade en juillet, maronner tout doucement, à mon tour, pour retrouver au détour d’un champ, l’odeur des cannes qui brûlent…

  • #1 Manifeste de la Rumance

    #1 Manifeste de la Rumance

    Toi lecteur qui a été enfant, tu te souviens probablement de la ronde des questions innocentes dont les réponses sont cruciales et pourtant si difficiles à formuler. Pourquoi le ciel est-il bleu ? Est-ce le ciel qui reflète la mer ? Ou est-ce l’inverse ? D’où viennent les bébés ? Parfois, une notion de géographie aura aidé. Parfois, la poésie aura éludé un sujet épineux.

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    J’ai été de ces enfants aux pourquoi infinis, dont le temps a érodé les questions et qui s’est un moment satisfait de réponses rapides et souvent incomplètes, jusqu’à ce que mes papilles se rebellent à la découverte d’un rhum blanc qui n’avait rien à voir avec mes souvenirs. C’était un soir, à Port-of-Spain, il y a plus de dix ans, quand j’avais voulu servir un Ti Punch à des amis. Ce soir-là, le rhum a réveillé l’impatience du pourquoi, le besoin impérieux de comprendre, l’impertinence de chercher les réponses ailleurs.

    Pourquoi la différence ? Pourquoi le goût ? Pourquoi le rhum lui-même ? A mesure de recherches, les réponses sont apparues, plus ou moins définitives… Agricole, traditionnel, vieux, ambré, blanc, toutes ces catégories se sont révélées dans leur imperfection descriptive, comme le mot océan ne dit ni la tempête, ni la plage, ni la mangrove, ni les abysses. 

    Loin des grandes villes et du bruit des foules, j’ai choisi les chemins de traverse de la terre. Ils m’ont chuchoté que la Caraïbe a été forgée au gré de la canne et du rhum. Les vents m’ont soufflé que dans la Caraïbe se lit l’histoire du monde. J’ai pris ce chemin qui commence aux pourquoi et s’émerveille du comment. Je l’ai appelé Rumance. Mais chut, c’est encore un secret.

    Ces pépites intemporelles truffent les terres de rhum. Elles enchantent leurs paysages et nos bouteilles. Le nom de la marque Darboussier rappelle une époque où Pointe-à-Pitre vivait au rythme des barges. Pour moi, Darboussier fait le trait d’union entre Ernest Souques, Saint-John Perse et « Vélo ». Il dessine une circulation contemporaine au creux de cette même ville et appelle un nouveau regard.

    Le nom de Caroni vibre : hier une distillerie, ici un marécage, ailleurs une note aromatique incomparable qui parle à tous de Trinidad.

    Du mot au lieu, d’un nom à la marque, de la marque au goût. Quel parcours !

    A l’ombre des chais, dans la chaleur des champs ou le silence des archives, la Rumance désigne le charme insolite des rituels que l’on découvre ou que l’on crée. Partout, le rhum relie les hommes, pour peu que les langues se délient. Qui sait ce qui de la précision de la technique ou des ellipses de la poésie restituera au plus juste, l’amour de la terre et des hommes ?

    Les chemins qui mènent au rhum sont multiples. Pour moi, le seul chemin qui vaille est celui qui prend le temps d’associer la rumeur de la nuit, l’odeur du champ et le motif d’une bouteille, celui qui reconstruit, à chaque goutte de rhum, l’océan de créations et de savoirs qui y est contenu.

    Lecteur, pour naviguer cet océan, pour cette navigation-là, tu es le seul capitaine du navire. Tes cinq sens sont ton sextant et ta mémoire, un portulan.

    Quelle sera ta voie, Capitaine ?

    Choisiras-tu la route de la soif et du pirate ? Ou choisiras-tu celle du speak-easy et du cigare ? Ou encore, celle du cocktail ou du tiki peut-être?

    J’aime à dire que la dégustation est le chemin le plus long pour parvenir au plaisir.

    Et toi, prendras-tu avec moi le chemin de la Rumance ?