Catégorie : Rumance

  • #11 Elégie secrète d’une « Goutte » de rhum

    #11 Elégie secrète d’une « Goutte » de rhum

    Comment dire l’essence, quand la langue fait défaut ? La périphrase circonscrit la chose ; elle en évoque les contours et les limites pour que l’idée se forme au creux des mots. Les collectionneurs ne s’y trompent pas : la bouteille est belle mais elle ne sert que tant qu’elle permet de cerner, d’identifier et d’annoncer le jus qu’elle contient.

    Boire un verre. Cette métonymie galvaudée élude pléthore de mots qui suggèrent le spiritueux sans le nommer précisément. Il faudra bien des compléments pour révéler l’objet. La grammaire se joue de l’attente de la dégustation, rallonge et contourne à l’envi l’impérieux désir du goût : un verre de rhum. Précisons : Un verre de rhum de jus de canne fraîche. Précisons encore : un verre de rhum agricole. Ou encore, un verre de rhum traditionnel. Ou bien encore, un rhum traditionnel de Jamaïque… Par ce dernier ajout, s’ouvre une géographie humaine faite de muckpits et de dunder, les pratiques ancestrales qui créent le « funk » des rhums de Jamaïque.

    Dram. Pour une ébauche de définition. Nom anglais. Unité de mesure liquide. Désigne une portion de boisson, le plus souvent spiritueuse, particulièrement appliquée au Whisky. Si on traduit dram par « petit verre », la traduction achoppe à dire la chose, et la langue française saisit le contenant plutôt que le contenu. Ici, en Rumance, plutôt que de dram, on parlera de la Goutte, comme une expression synthétique de la quintessence du rhum. Donnons-lui une voix pour qu’elle se dévoile et s’exprime.

    « Je suis l’Inconnue et la Promise promesse. Je suis fille de la canne et de l’alambic. Mon origine remonte au temps des alchimistes, quand les sages cherchaient à percer le secret des mystères du monde. Mon essence survit à la chaleur et au froid. J’ai connu tous les états pour parvenir jusqu’ici. Mes congénères parleront de terres que toi qui me savoures n’as pas foulées, et d’horizons que ton regard n’a pas caressés ». 

    Le verre n’est pas infini. Le millésime non plus. La bouteille s’achèvera bientôt. Pour le collectionneur, l’invitation au voyage retentit en même temps que sonne le glas.

    Il est inéluctablement condamné à la mélancolie. Il est celui qui cherche sans cesse à étendre son domaine pour le voir et le contempler. Il repense à la maison A1710 et à la Belle Aline. Elles se dressent à l’Habitation du Simon, au François, en Martinique. Il se souvient de Saint-Nicholas Abbaye à la Barbade. Il en connait les reliefs et les paysages. Il a reposé son dos fatigué de la route, au pied de ses arbres. Ses yeux ont vu la lumière percer la cime pour nourrir les fougères. Et au ventre de l’alambic Annabelle bouillait le jus d’un nouveau distillat. Il sait que les rhums habitent la multitude foisonnante du temps. Il a compris que l’espace leur appartient. Il a enregistré les accents de la colonne Savalle. Il a goûté le bois du distillat de Port Mourant et ceux cuivrés de Forsyth. L’habitation Hampden lui est familière, de même que Worthy Park. Il a appris à reconnaître les  nuances singulières du jus du dernier des Ward.

    Mais, l’amoureux collectionneur est mis en échec par son élan d’esthète qui toujours le pousse à savourer son domaine à petites gorgées. Il le sait ; il se doit d’apprivoiser sa mélancolie pour mieux saisir l’esprit par les sens. Car elle est le déjà-là de toute dégustation et de toute nouvelle découverte. Elle précède et succède toute rencontre entre la gorgée à venir et les lèvres. Elle ne se fait oublier que pendant quelques précieux instants, lorsque que mille paysages s’esquissent au palais. Elle se tait quand s’engage le dialogue silencieux entre l’âme et la Goutte. 

    Les savoirs d’autres qui, avant lui, ont cherché à saisir la quintessence du rhum, résonnent en lui. Le flair de Luca Gargano est imparable. L’attention aux détails de Sir John Barrett et son attachement à l’histoire sont infaillibles. Ses sélections sont intemporelles. Le nez de Tristan Prodhomme a la finesse des grands Esprits. La passion d’Alexandre Gabriel ne saurait tarir. Oui, le cœur du collectionneur peut faire confiance à la main de l’homme pour donner à connaitre et sublimer encore et encore la Goutte.

    Au soir venu, comme peut-être toi aussi Lecteur, il chuchote une élégie douce amère :

    « Au revoir, mon amie, mon aimée. Ton esprit m’a accompagné et j’ai bravé la nuit. J’ai vu la fin avant que tu ne commences. Pourtant, j’aurais voulu que tu me restes pour la vie. Je t’ai connue eau-de-vie. Je connais ton parfum. Je m’en suis délecté. Merci pour la douceur de ton baiser. Adieu, mon amie, mon aimée. Tu as été parfaite pour moi, à ce moment-là. Mais ton temps s’achève. J’ai connu des Gouttes mémorables et tu en fais partie. J’ai aimé avant toi et j’en aimerais d’autres. Ainsi va la vie. Sic transit mundi »

  • #5 Sentir, ressentir et les mots pour le dire

    #5 Sentir, ressentir et les mots pour le dire

    De Milan à Port-au-Prince, je pourrais vous raconter une histoire d’amour pour les spiritueux des Caraïbes, celle de Vélier et de celui que l’on surnomme Ruruki Gargano. Le personnage à lui seul demanderait une chronique toute entière. La maison et ses références habitent les esprits des amateurs les plus fervents, pour le rôle central qu’elles jouent dans la redéfinition des catégories du rhum,.

    De Port-au-Prince à Milan, j’aurais  voulu vous raconter une autre histoire d’amour, celle de la créatrice Stella Jean pour le textile et le design. D’autres observateurs plus avisés, sauront évoquer son esthétique, dont on dit qu’elle évoque un « retournement de Babel ». Bien que les silhouettes du runway fassent briller mes yeux de femme du bout du monde, c’est la source et le lien de Luca Gargano à Stella Jean qui capture mon imaginaire et ma voix.

    Les paysages visuels des clairins et les étoffes de la créatrice réinventent l’art naïf haïtien et le transportent vers des territoires jusqu’ici inexplorés par lui: la mode et les spiritueux. Ces nouveaux usages peuvent sembler ôter à la peinture une part de sa puissance symbolique; les sujets épiques et historiques, de même que le magico-religieux n’ont pas été repris par les créateurs du XXIème siècle. Alors même que la profondeur du message contrastée par la simplicité des formes, avait su capter l’attention des intellectuels américains des années 50 dont l’auteur français André Malraux…

    Pourtant, la coïncidence singulière entre les scènes de vie haïtienne choisies par l’un et l’autre en guise de motifs souligne par sa persistance, la puissance des paysages narratifs produits par l’art naïf.  Au foisonnement multicolore du marché s’ajoutent les poissons, les tap-taps ou la canne à sucre, dont le souvenir est partagé par le voyageur comme le résident. Par eux le naïf d’autrefois devient classique ailleurs, autrement.. Ainsi, au-delà du visuel et du médium spécifique (peinture, mode ou spiritueux) c’est un langage sensible qui s’esquisse pour faire la part belle au pays et à l’amour.

    A cet égard, les paroles créoles des troubadours haïtiens m’autorisent une errance de plus sur les chemins de la Rumance « de toute couleur ou de toute nation, c’est une même sensation, c’est un même ressenti, quelque soit la langue, l’amour se dit de la même façon »  N’est-il pas magique et merveilleux que les mots qui parlent de l’étoffe et du liquide soient les mêmes ? Ne parle-t-on pas de robe et d’élégance? De texture et de structure ?

    Les mots pour dire le rhum empruntent au vin et à l’œnologie. Mais les mots du vin n’ont-ils pas emprunté au lexique sensoriel pour dire le goût ? Et si le toucher est un sens « essentiel » pourquoi ne pas emprunter aux tissus pour décrire la goutte ? Je vois toujours les goûts en couleur,  mais j’ai compris que si l’usage du vocabulaire courant est codifié dans l’univers gustatif, c’est pour mieux s’entendre et non pour juger ou censurer. Le lexique est là aussi une tentative de lien, comme un mot d’amour.

    On dira aisément du Libération 2017 qu’il est complexe. L’alambic de Maître Capovilla y  joue pour beaucoup. Mais il est également ample, puisque les arômes qu’il révèle surgissent d’une palette étendue des fruits exotiques cuits au gras des noies à coques.

    J’aurais dit du classique RQL de Reimonenq qu’il est structuré parce que je perçois au bout de la langue une superposition d’arômes, de tanins et d’alcools, comme par couches successives. J’y associe désormais la notion d’étoffe comme une matière intense et pleine, noble et équilibrée. C’est un travail du fûts singulier qui fait de la maison un incontournable de Guadeloupe.

    Et les millésimes de Bielle ne sont-ils pas la définition même du soyeux, comme une caresse au creux de la langue ? Bien sûr l’onctuosité variera d’une année à l’autre, mais toujours de la mâche et de la longueur… D’autres maisons auront des rhums plus vifs, une acidité plus marquée ne les rend pas moins chaleureux, et revenant à Haïti, je pense à Barbancourt, la maison historique de l’île foisonnante qui nous a mené jusqu’ici.

    Ce soir, quand vous dégusterez, choisissez avec soin le breuvage qui vous tiendra compagnie. La dégustation comme la mode n’a rien d’absolu, c’est une question d’humeur et de climat. Dans la fraîcheur du printemps qui peine à venir, je choisirais sans doute une caresse venue du Japon, pour retrouver du bout des lèvres espoir en sa promesse. It’s Almost Spring…

  • #12 La révérence d’une lady

    #12 La révérence d’une lady

    Je t’ai appelé lecteur, mais je me suis trompée. C’est le chemin parcouru qui me le chuchote à l’oreille.

    J’ai voulu te connaître dans un espace suspendu où ni le temps, ni l’ailleurs importe. J’ai créé ces lieux éphémères où nous nous sommes rencontrés. Sept fois, c’est si peu.  

    J’aurais pu t’appeler voyageur mais ça aurait été une erreur. Le mat ouvre des voies qu’il est seul à parcourir. A trop vouloir accompagner, j’ai trouvé ce que je ne cherchais pas, mais j’ai appris : les mots que j’ai prêté à la terre m’ont volée ma voix.

    On est toujours seul sur la route du pourquoi.

    Photo par J. Laguerre @ninegaze

Nord Basse-Terre Canne 2017

    J’aurais du savoir que l’élégie était déjà le bout du chemin, que l’on ne s’invente pas alchimiste, que les secrets du monde sont déjà nôtres pour peu que l’on fasse silence, que parvenir aux quatre chemins n’est possible que dans la légèreté.

    Collègue, compagnon, camarade… Je t’ai cherché avec une ferveur impérieuse oubliée. Je t’ai désiré ici et maintenant. Me sont restées la drive et non pas l’ivresse de la goutte, mais l’émotion renouvelée des mers de cannes éperdues. Et les rêves.

    Etranger qui me lit, sais-tu le rêve ?

    Une image qui vibre de certitude en toi et que seuls les symboles traduisent. Loin des catégories, carcans cartésiens du commerce. Loin des communs catalogues, commandes et collections. Il était là le secret de la Rumance, comme une métonymie.

    Photo J. Laguerre @ninegaze
Oeuvre de Maza @samuelmazaniello
Expérience confidentielle juin 2017 with @theeatainer
Villa to be lodge Guadeloupe

    Une colonne de cuivre pour un aïeul contrebandier, une canne bleue pour une ancêtre amarreuse, un chant pour les faiseurs de tambours, une toile pour les couturières et les karatas, une bouteille pour ceux qui avant moi ont dit, décrit, écrit.

    Et moi qui ne possède rien, qui ne connait pas tout des terroirs, distillation et vieillissement, mais qui sait désormais au bout de quatre vérités, que l’heure du troisième état est venue. Il n’est plus question d’aurevoir, c’est une révérence.

    Je vous cède les bouteilles et je garde l’histoire de la terre et des hommes.

    A vous de recueillir et préserver ou jouir de tous les jus que je crois intemporels. A moi, la douceur du souvenir et la joie d’avoir su connecter les lèvres et les cœurs, les esprits et les verres.

    A nos plaisirs !