Catégorie : Anecdotes

Le rhum est un art. Chercher à le comprendre et l’apprécier m’a amené à vivre et découvrir des choses que je n’aurais pas imaginées.

Ici, je vous raconte ces histoires insolites qui nourrissent ma passion au quotidien.

  • #12 La révérence d’une lady

    #12 La révérence d’une lady

    Je t’ai appelé lecteur, mais je me suis trompée. C’est le chemin parcouru qui me le chuchote à l’oreille.

    J’ai voulu te connaître dans un espace suspendu où ni le temps, ni l’ailleurs importe. J’ai créé ces lieux éphémères où nous nous sommes rencontrés. Sept fois, c’est si peu.  

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    J’aurais pu t’appeler voyageur mais ça aurait été une erreur. Le mat ouvre des voies qu’il est seul à parcourir. A trop vouloir accompagner, j’ai trouvé ce que je ne cherchais pas, mais j’ai appris : les mots que j’ai prêté à la terre m’ont volée ma voix.

    On est toujours seul sur la route du pourquoi.

    J’aurais du savoir que l’élégie était déjà le bout du chemin, que l’on ne s’invente pas alchimiste, que les secrets du monde sont déjà nôtres pour peu que l’on fasse silence, que parvenir aux quatre chemins n’est possible que dans la légèreté.

    Collègue, compagnon, camarade… Je t’ai cherché avec une ferveur impérieuse oubliée. Je t’ai désiré ici et maintenant. Me sont restées la drive et non pas l’ivresse de la goutte, mais l’émotion renouvelée des mers de cannes éperdues. Et les rêves.

    Etranger qui me lit, sais-tu le rêve ?

    Une image qui vibre de certitude en toi et que seuls les symboles traduisent. Loin des catégories, carcans cartésiens du commerce. Loin des communs catalogues, commandes et collections. Il était là le secret de la Rumance, comme une métonymie.

    Photo J. Laguerre @ninegaze
Oeuvre de Maza @samuelmazaniello
Expérience confidentielle juin 2017 with @theeatainer
Villa to be lodge Guadeloupe

    Une colonne de cuivre pour un aïeul contrebandier, une canne bleue pour une ancêtre amarreuse, un chant pour les faiseurs de tambours, une toile pour les couturières et les karatas, une bouteille pour ceux qui avant moi ont dit, décrit, écrit.

    Et moi qui ne possède rien, qui ne connait pas tout des terroirs, distillation et vieillissement, mais qui sait désormais au bout de quatre vérités, que l’heure du troisième état est venue. Il n’est plus question d’aurevoir, c’est une révérence.

    Je vous cède les bouteilles et je garde l’histoire de la terre et des hommes.

    A vous de recueillir et préserver ou jouir de tous les jus que je crois intemporels. A moi, la douceur du souvenir et la joie d’avoir su connecter les lèvres et les cœurs, les esprits et les verres.

    A nos plaisirs !

  • #11 Elégie secrète d’une «Goutte» de rhum

    #11 Elégie secrète d’une «Goutte» de rhum

    Comment dire l’essence, quand la langue fait défaut ? La périphrase circonscrit la chose ; elle en évoque les contours et les limites pour que l’idée se forme au creux des mots. Les collectionneurs ne s’y trompent pas : la bouteille est belle mais elle ne sert que tant qu’elle permet de cerner, d’identifier et d’annoncer le jus qu’elle contient.

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    Boire un verre. Cette métonymie galvaudée élude pléthore de mots qui suggèrent le spiritueux sans le nommer précisément. Il faudra bien des compléments pour révéler l’objet. La grammaire se joue de l’attente de la dégustation, rallonge et contourne à l’envi l’impérieux désir du goût : un verre de rhum. Précisons : Un verre de rhum de jus de canne fraîche. Précisons encore : un verre de rhum agricole. Ou encore, un verre de rhum traditionnel. Ou bien encore, un rhum traditionnel de Jamaïque… Par ce dernier ajout, s’ouvre une géographie humaine faite de muckpits et de dunder, les pratiques ancestrales qui créent le « funk » des rhums de Jamaïque.

    Dram. Pour une ébauche de définition. Nom anglais. Unité de mesure liquide. Désigne une portion de boisson, le plus souvent spiritueuse, particulièrement appliquée au Whisky. Si on traduit dram par « petit verre », la traduction achoppe à dire la chose, et la langue française saisit le contenant plutôt que le contenu. Ici, en Rumance, plutôt que de dram, on parlera de la Goutte, comme une expression synthétique de la quintessence du rhum. Donnons-lui une voix pour qu’elle se dévoile et s’exprime.

    « Je suis l’Inconnue et la Promise promesse. Je suis fille de la canne et de l’alambic. Mon origine remonte au temps des alchimistes, quand les sages cherchaient à percer le secret des mystères du monde. Mon essence survit à la chaleur et au froid. J’ai connu tous les états pour parvenir jusqu’ici. Mes congénères parleront de terres que toi qui me savoures n’as pas foulées, et d’horizons que ton regard n’a pas caressés ».

    Le verre n’est pas infini. Le millésime non plus. La bouteille s’achèvera bientôt. Pour le collectionneur, l’invitation au voyage retentit en même temps que sonne le glas. Il est inéluctablement condamné à la mélancolie. Il est celui qui cherche sans cesse à étendre son domaine pour le voir et le contempler.

    Il repense à la maison A1710 et à la Belle Aline. Elles se dressent à l’Habitation du Simon, au François, en Martinique. Il se souvient de Saint-Nicholas Abbaye à la Barbade. Il en connait les reliefs et les paysages. Il a reposé son dos fatigué de la route, au pied de ses arbres. Ses yeux ont vu la lumière percer la cime pour nourrir les fougères.

    Et au ventre de l’alambic Annabelle bouillait le jus d’un nouveau distillat. Il sait que les rhums habitent la multitude foisonnante du temps. Il a compris que l’espace leur appartient. Il a enregistré les accents de la colonne Savalle. Il a goûté le bois du distillat de Port Mourant et ceux cuivrés de Forsyth. L’habitation Hampden lui est familière, de même que Worthy Park. Il a appris à reconnaître les nuances singulières du jus du dernier des Ward.

    Mais, l’amoureux collectionneur est mis en échec par son élan d’esthète qui toujours le pousse à savourer son domaine à petites gorgées. Il le sait ; il se doit d’apprivoiser sa mélancolie pour mieux saisir l’esprit par les sens. Car elle est le déjà-là de toute dégustation et de toute nouvelle découverte. Elle précède et succède toute rencontre entre la gorgée à venir et les lèvres. Elle ne se fait oublier que pendant quelques précieux instants, lorsque que mille paysages s’esquissent au palais. Elle se tait quand s’engage le dialogue silencieux entre l’âme et la Goutte.

    Les savoirs d’autres qui, avant lui, ont cherché à saisir la quintessence du rhum, résonnent en lui. Le flair de Luca Gargano est imparable. L’attention aux détails de Sir John Barrett et son attachement à l’histoire sont infaillibles. Ses sélections sont intemporelles. Le nez de Tristan Prodhomme a la finesse des grands Esprits. La passion d’Alexandre Gabriel ne saurait tarir. Oui, le cœur du collectionneur peut faire confiance à la main de l’homme pour donner à connaitre et sublimer encore et encore la Goutte.

    Au soir venu, comme peut-être toi aussi Lecteur, il chuchote une élégie douce amère :

    « Au revoir, mon amie, mon aimée. Ton esprit m’a accompagné et j’ai bravé la nuit.
    J’ai vu la fin avant que tu ne commences. Pourtant, j’aurais voulu que tu me restes pour la vie.
    Je t’ai connue eau-de-vie. Je connais ton parfum. Je m’en suis délecté.
    Merci pour la douceur de ton baiser.
    Adieu, mon amie, mon aimée. Tu as été parfaite pour moi, à ce moment-là.
    Mais ton temps s’achève. J’ai connu des Gouttes mémorables et tu en fais partie.
    J’ai aimé avant toi et j’en aimerais d’autres. Ainsi va la vie. Sic transit mundi »

  • #10 A l’ombre des chais, le secret des fûts

    #10 A l’ombre des chais, le secret des fûts

    J’ai vu de nombreux chais. La même sensation de révérence m’assaille face aux élégantes bâtisses aux charpentes de bois et allées millimétrées dont la lumière tamisée brille, face aux hangars dont les tôles chauffent au soleil, ou même face aux superpositions de containers métalliques, comme devant les caves profondes, obscures, humides et froides. Car, ni les murs noircis, ni la mousse, ni les tissages de soie laissés par les araignées, n’y peuvent rien.

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    Ensemble, ils témoignent de la puissance du temps, quel que soit l’esprit qu’ils abritent et le côté de l’Atlantique où ils se nichent. Il y a peu de senteurs aussi gourmandes que celles que dégagent les rangs ordonnés de fûts au repos.

    Invisible et silencieuse, je me suis souvent glissée derrière les barrières de cordes et les panneaux d’interdiction, protégée par l’anonymat et un sourire complice esquissé à l’adresse des manœuvres, pour voler à l’atmosphère sa signature olfactive. Là, je me suis interrogée sur les marques cryptiques inscrites à la craie, à même le fût, et que j’ai caressées du bout des doigts, curieuse et fascinée. Une histoire dont le rhum est le héros s’écrit dans ces bâtiments-là. Je l’ai devinée sans pouvoir la lire.

    Toiles d'araignées sur Fût, Habitation Saint Etienne, 2015

    Daniel Baudin, maitre de chais de Trois Rivières et La Mauny, le premier, m’a permis de donner du sens à ces enchevêtrements de chiffres et de lettres. À ses côtés, j’ai compris que le premier étage du palais mental du maître de chais contient un catalogue de dates, de volumes et d’emplacements. Le deuxième étage archive des fabricants, des origines et des marqueurs aromatiques. Au troisième, un coffre-fort recèle les formules secrètes qui préfigurent les assemblages singuliers.

    Si le maître distillateur domine l’eau de vie originelle et les colonnes qui l’enfantent, pour le maître de chais et l’œnologue qui ont le privilège de détenir les clés du goût du rhum vieux, il faut deviner et composer avec l’imprévisible mariage de l’esprit et du bois. C’est dans ce travail riche et fructueux du temps, qu’adviennent les nuances de miel ou d’acajou de la robe, les arômes du nez et les notes qui marquent les papilles.

    L’histoire a voulu qu’avant d’être un instrument aromatique, la fonction du fût soit logistique. Il a permis le transport du liquide de son lieu de production à son lieu de commercialisation. De fait, les rhums des Caraïbes sont principalement vieillis en fûts d’ex-bourbon. Le marché du fût de seconde main a été rendu pléthorique par la règlementation américaine qui a imposé le renouvellement biennal de la futaille. Le bourbon résiduel immiscé dans le grain du bois est restitué au rhum pendant le vieillissement. Il lui confère une rondeur significative et un  boisé reconnaissable. L’idée, subreptice, que le fût bonifie, améliore, sublime le rhum en lui conférant douceur et élégance, s’est insinuée et s’est imposée.

    Le moindre coût ne tardera pas à laisser place à des impératifs plus nobles pour les maisons : la fierté de leur savoir-faire, la recherche de l’élégance et du raffinement. Les fûts de chêne français succèdent aux fûts de bourbon. Ils introduisent une légère astringence aux tanins fins et au fruité subtil. La tradition espagnole, forte de ses soleras, ne saurait exister sans les fûts de sherry ou de xérès, pour leur apport liquoreux, tout en douceur.

    Des années d’expérimentation, d’échanges de techniques et de matériaux, formels ou non, entre les maisons, à travers le temps, donnent aujourd’hui naissance au panel diversifié et original des « finitions du monde ». Elles sont, par exemple, l’« Islay Finish » de HSE, le « Port Cask » de Foursquare, en passant l‘« Armagnac Finish » de JM. Au jeu de l’affinage, mes papilles avaient d’abord été séduites par la délicatesse vineuse qu’introduisent les fûts de vins blancs français. Le « sauternes finish » d’HSE m’a agréablement surprise et le « Libération 2012 » de Rhum Rhum a confirmé mon penchant. Indéniablement, le fût unique, au nom révélateur « Rhum vieux de Marie-Galante affiné en fût de Château Yquem 2011», du Sot de l’Ange l’a parachevé. 

    Mais les sens sont moins difficiles que le mental quand il s’agit du spiritueux de mes pays. Dans ma quête du goût, mon désir est d’être au plus près de celui du pays. Etait-ce bien le goût authentique du rhum ? Que se passerait-il sans finish, sans fût de bourbon ou de cognac ? Sans que je le sache et avant que je passe les portes d’une tonnellerie bourguignonne, je n’avais pas réalisé que je portais ces questions en moi. Prendre de plein fouet les odeurs de chauffe m’a révélé que la manipulation du fût seul est une expression.

    Finalement, bonifier ne signifie-t-il pas que le point de départ manque de quelque chose, comme le charisme de l’homme mûr fait défaut au jeune homme dégingandé ?

    Comme d’autres avant moi, je récuse l’infériorité de la canne. Le rhum n’est pas moins noble que le vin. Je me réjouis de l’histoire en marche. Elle démontre aujourd’hui que les terroirs et les savoir-faire des maisons des Antilles françaises, anglaises ou espagnoles n’ont rien à envier à l’Irlande et à l’Ecosse.

    Et je souris, parce que dans les chais de Capesterre-Belle-Eau et du François, les anges assistent déjà au dialogue silencieux du rhum et des fûts neufs. Le bois rencontre enfin l’esprit de la canne à sucre. La chaleur humide attendrit le grain du chêne. Des milliers de molécules inondent l’atmosphère pour révéler le fruit d’une histoire d’amour entre le temps, le rhum et le bois. Bientôt, le secret du fût sera à portée de mes lèvres… Et des tiennes aussi, Lecteur.

  • #9 Sur la longue route du paradis

    #9 Sur la longue route du paradis

    Pour y parvenir, tu laisseras derrière toi, dans le sillage du ferry la baie de Pointe-à-Pitre. Sans regrets.  On oublie vite la mangrove de la Rivière Salée et le hoquet des toits de la ville. A bâbord, les racines d’argent perchées sur leur boite noire ne passeront pas inaperçues, avant de laisser défiler le panache des palmiers sur les plages de la côte Sud. A tribord, des empilements de containers et leurs grues se dessinent devant la silhouette des deux mamelles et cèdent la place aux flancs verts de Petit-Bourg à Capesterre.

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    On accostera au port de Grand-Bourg, encore émus du roulis. La mer à cette faculté à rendre élastique l’espace. Ici, on a pas l’heure, on a le temps. Une fois à terre, le pas s’allonge. Pêle-même les voitures et les gens se pressent vers les deux terrasses qui font face aux quais. Le rythme des basses de la Galante attirent certains, d’autres choisissent le calme d’Ornata. On apprendra vite que les trois chemins défilent et qu’on n’a jamais que deux choix, même au carrefour de l’étoile: de Grand-bourg vers Saint-Louis ou Capesterre. De Saint-Louis vers Capesterre ou Grand-Bourg. Ainsi de suite, à l’infini.

    Nul n’est besoin de carte. La galette est ronde, et les routes y sont un carrousel qui tourne autour du sujet comme pour tester la patience. Peut-être est-ce la traversée, peut-être est-ce la congruence du paysage qui se décompose et se recompose sous nos yeux entre campêche, littoral et mer de canne. Ici, l’orientation est totalement inutile et parfaitement naturelle.

    D’instinct, on partira vers le Nord. On laissera derrière nous les éclats métalliques de la sucrerie de Grande-Anse pour prendre sur la droite, la route du Domaine Poisson. Le jeune Samuel lèvera avec humour le voile sur le mystère du lien entre Père Labat et Madame Poisson : ils ne sont jamais rencontrés que dans l’esprit visionnaire d’Edouard Rameau. 

    Là, on pourra goûter le soleil et aux nuances de 59° de rhum blanc, on trouvera la trace aromatique de leur colonne de cuivre. Le millésime 1997 évoque le tanin naturel du bois et le tabac frais enrobés d’une texture délicatement sèche. Après une traversée des classiques, une découverte: le single Cask 2004 chante la rondeur des fruits cuits. Cette réjouissance sort de l’oubli une maison traditionnelle que l’on aurait pu croire endormie.

    Avant de reprendre la route, on fera honneur à la Table du Père Labat sans prétentions apparentes Inattendue et chaleureuse, elle fait face au chais des Rhums Vieux de Marie-Galante qui se cache à la sortie, derrière quelques cannes laissées debout par la récolte. Ce petit bâtiment qui ne paye pas de mine occupera la conversation. L’idée était de faire reposer et vieillir en plein coeur du terroir,  les jus des trois maisons. Fruit d’une volonté de faire ensemble un pied de nez aux anges voraces, il préfigurait une vision du paradis, perdue dans les affres des affaires.

    Rêveurs et recueillis, on prendra cette fois les chemins de traverse vers le sud, pour revenir sur la trace de Bielle. Le calcaire inhospitalier de la piste contraste la richesse de la terre noire, inondée des pluies de Septembre. La canne est partout. Broyée à même le sol, là où la replantation a commencé. Haute et pleine de lianes, là où la jachère fait son oeuvre. On pourrait tracer du regard les dates de la récolte, si on écoutait les jeunes pousses nous dire la coupe de janvier ou d’avril.

    Nichée sur un faux morne, la distillerie se repose. La cour est vide, les machines à l’arrêt. Jérome Thierry, le patron, nous accueille la voix pleine de sérieux et les yeux pétillants. de fierté ? Probablement. Pédagogue, il nous guidera des moulins à la colonne, des cuves à l’alambic.

    Dans le dédale des allées étroites du chais, on goutera à même la cuve un brut de colonne qui nous renvoie en plein champ de canne. Ses 80° sont compacts et sans détours. Il a la vigueur de sa jeunesse mais pose un décor prometteur. Cette promesse sans cesse renouvelée nous sera rappelée par la dégustation du millésime 2002. Et tenue, sans réserves par les derniers millésimes 2008 et 2012 de la maison : fruits mûrs, épices, esters bien fondus sont soutenus par une longueur caressante.

    Baignés par l’atmosphère du vieillissement au parfum beurré, on fera des arrêts par quelques fûts avant que ne s’ouvrent les portes du Paradis. Entre fûts spéciaux, fûts « antiques », soigneusement alignée contre un mur, une bibliothèque garde pour l’éternité dans des dame-jeanne, les éditions millésimées. Je ne saurai trahir le silence de ceux qui ont trouvé le Paradis et en sont revenus. Ce secret se vit et se tait. Saches simplement cher ami, que là plus que jamais, on a pas l’heure, on a le temps.

  • #8 Rhum, mets et merveilles

    #8 Rhum, mets et merveilles

    « J’habite un vouloir obscur
    j’habite un long silence
    j’habite une soif irrémédiable
    j’habite un voyage de mille ans »

    Aimé Césaire, Moi Laminaire, (1982)

    As-tu déjà perdu tes clés ? Ce sentiment de panique que la raison tempère « elles sont forcément quelque part… ». Te souviens-tu de la recherche frénétique qui s’ensuit, pendant que les scénarios alternatifs s’élaborent ? Qui appeler: un ami qui aurait le double ou un serrurier ? La forteresse qui abrite ton intériorité est subitement ouverte aux quatre vents. Et que dire de la tempête qui gonfle dans ta tête et dans ton cœur, comme pour mieux sonner l’alarme ? Te souviens-tu de l’urgence ?

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    Perdre un repère aussi simple remet en question ta sécurité en même tant que, par le symbole, ta liberté est menacée, entravée. Celle de pouvoir partir et revenir qui se fait sentir, toujours impérieuse. Dedans. Dehors. Rester ? Partir ? Ici ? Ailleurs ? Ailes. Racines. Autant de dualités que l’existence même d’une clé résout…

    Je peux tout quitter : les campagnes échevelées du Nord Grande-Terre que la récolte a rendues chauves, aussi bien que les dunes dorées de la Grande Anse. Je peux profiter du cours tranquille de la Seine à une terrasse de café. Mais je veux revenir aux flèches de canne qui dessinent la Lézarde, et aux fougères exubérantes de la Trace. 

    Je peux gober une huître claire, si les grains iodés d’un oursin mûr me sont promis. Je peux dévorer le fondant d’une noix de Saint-Jacques. Mais, qu’elle soit déglacée au rhum vieux ! La sole dorée au beurre maître d’hôtel ne me fera jamais oublier la dorade au maracudja. Mon amour des légumes grillés du soleil ne supplantera pas le parfum brûlé de la melongene choka. Je gouterais sans retenue le fruité d’un Pinot noir, mais je ne saurai renoncer au velouté sur ma langue d’un esprit au goût de canne. 

    La saveur de mon terroir, c’est le décor de mon cœur. Elle seule étanche la soif irrémédiable et nourrit une faim sans âge. Je me souviens – était-ce un rêve ?- d’une femme penchée sur sa table et son feu, dont les mains s’affairaient à découper, laver, touiller les bananes jaunes, les fruit-à-pain, les avocats, l’igname, la poule Gem ou le lait de coco. Mais elle était vieille et elle n’habite plus que la cuisine de ma mémoire. J’ai un peu oublié ses gestes, pourtant les rides entremêlées de veines sur ses mains dessinent une carte de plus, qui mène au vrai plaisir. À chaque saveur distillée sur mes papilles, j’imagine et retrouve les mains bénies qui m’ont nourrie.

    Il en va ainsi du rhum, de ces mets et merveilles, qui réinventent, dans un triangle d’or, le paysage de ma bouche, du liquide à la bouchée, de la bouchée à la syncope du mot qui scandera l’émotion.

    Avec Axel Nestoret, désormais, la morue d’antan se conjugue en cromesqui de manioc pour mieux épouser le voltage du Genesis . Le chatrou est snacké au piment doux, brûlé sur une crème de giraumon pour contraster avec la tendresse du « Zinfandel Cask ». La mangue devient tatin au gingembre, le foie gras frais s’habille de cacao ou de pomelos, à l’envie. Axel joue des contrastes, réinvente la chimie et sous ses doigts, un et un font trois.

    Isabelle Avril et Fabienne Youyoutte flattent ma dent sucrée. Elles mettent en bouche ce que mes souvenirs ont inventé : la mango basignac est une confiserie. Elles immortalisent en une bouchée le corossol, la pomme cannelle ou  le piment Man Jak. Elles isolent ce que les « Quintessence » de La Mauny ou Reimonenq fusionnent. D’autres artisans arrangent des mariages intemporels. Tania Guérin ajoute des notes de sirop batterie au magret pour jouer au « Prélude ». Jimmy Bibrac conjugue le rhum blanc au colombo et à la citronnelle teintée de miel. Ailleurs, avec Pierre Bridot, les volutes du divin d’un cigare Chele ont su embrasser les notes truffées d’une canne rouge.

    Elle est là ma Rumance. Comme un passe-partout, lovée entre l’imaginaire et le souvenir, entre la contrainte de l’histoire et le sublime de l’art, l’arbre et la pirogue, elle rassasie la faim de l’âme, en une interprétation personnelle du luxe, sans cesse redéfini. Elle est la clé qui abolit l’urgence de choisir entre trois îles, trois villes, deux états, un moi… même après la récolte, quand les broyeuses se sont tues, quand l’œil ricoche sur un horizon inégal, quand la terre attend avec la même impatience, et le soleil et la pluie.

  • #7 Au commencement était la canne

    #7 Au commencement était la canne

    « Il ne me suffit pas de lire que les sables des plages sont doux ; je veux que mes pieds nus le sentent » 

    André Gide, Les nourritures terrestres (1897) 

    Si j’étais botaniste, cette drive commencerait à l’autre bout du monde, quelque part en Océanie, entre les Philippines et Fidji. Je serais mal en peine d’orienter ma boussole vers l’Est ou l’Ouest. Mais je saurais que toute canne n’est pas bonne à goûter.

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    Je me souviendrais peut-être que c’est une herbe. Si j’étais historienne, le commencement s’étirerait de l’Inde vers la Méditerranée et je dirais Sakhara ou Schakar. Si j’avais vécu dans l’Antiquité, je l’appellerai Sakcharon ou Saccharum et je parlerais, comme Alexandre, du roseau qui donne du miel.  Mais ces mots-là ne sont pas les miens. 

    De mon côté du monde et du temps, Canne s’écrit K-a-n-n et se dit K-an-n’. Et, la drive commence par l’eau. D’abord, il y a les eaux calmes des Caraïbes qui affrontent l’Atlantique à Scotts Head, en Dominique et se mélangent partout ailleurs, d’Anguille à Tobago. Mais, il y aussi l’eau douce que l’on ajoute au jus de ses tiges, pour faire le vesou, ou que l’on réduit, pour cristalliser ses sucs jusqu’au sirop, et dont on réutilisera la mélasse résiduelle.  

    De là, pour le rhum, distillat de la mélasse ou du vesou, on peut établir une première distinction, définir deux catégories. Elles sont fonctionnelles et confortables pour l’esprit. Mais ma canne est glissantienne. Elle créolise, synthétise et rassemble. Elle existe sur les interfaces et se joue des frontières. Ma canne est une mangrove, ni cloaque ni pépinière, mais en tout temps, un peu des deux. Dessous la terre, c’est un rhizome, un entrelacs de racines horizontales, foisonnantes et peu profondes. Dessus, c’est l’eau debout qui surgit et nourrit. 

    Ma canne est vive, mais elle manque de mots. On l’appelle matos, paille, ou surette. Mais, trop souvent, elle ne porte qu’un nom et des chiffres. Elle est bleue chez Clément, avec une acidité d’agrumes, rouge chez Longueteau, La Favorite, La Mauny ou A1710, avec ce goût fumé de thé noir. Elle est noire chez Bologne, au nez léger de fleurs blanches et, grise chez Bielle, avec des notes de poivre et d’écorce. Elle a douceur de la sapotille, l’acidité de la maracudja, la gourmandise de la mangue. Ma canne a du goût. Ce n’est pas une coïncidence. Elle a le goût de sa terre. Elle prend racine aux flancs des montagnes et des volcans, aux têtes des plateaux, au creux des vallées, en bordure du littoral. 

    Je m’attarde sur le paysage bien sûr. Mes yeux ont caressé ces champs-là. J’y ai entendu le silence du vent qui retient son souffle. Parfois, les roches noires bâtissaient les maisons ; plus souvent, les carrières de calcaire annoncent une architecture nouvelle. Partout de la canne. J’ai vu les plaines frémir du mouvement de la paille, les chemins de traverse devenir meubles d’argile mouillé, l’air en altitude se charger d’humidité à l’approche de la nuit ou encore le littoral balayé de sel. 

    Je me consacre au terroir avec la même persistance obstinée des hommes qui ont fait les mers de canne, en dépit des rivages et des frontières parce que justement, l’eau debout est tout sauf contemplation passive. Comme dans les vignes, il émerge à force de temps et de science. Combien de fois l’homme devra poser la main, le regard, la langue pour déterminer la meilleure alliance de la terre et du raisin ?

    Le terroir requière la participation active du paysan, de l’agronome, du chimiste, du botaniste, de l’homme d’affaires, de l’iconographe. Niché entre terre et histoire, entre le sol et les hommes, sur un axe qui s’étire d’hier à demain, il n’est ni exclusivement donné ni strictement travaillé.

    Je m’attache à porter le regard sur la terre et les hommes, comme autrefois, Jean-François Millet a porté le pinceau à la toile, pour représenter les campagnes et construire un archétype des paysans de France ou comme Walker Evans a braqué son objectif sur les campagnes américaines des années 1930, pour donner un visage aux raisins de la colère. Le regard porté saisit en même temps le paysage, le lieu, l’ambiance et l’époque, en un mot, le réel.

    Ma canne est jeune, mais elle a survécu aux cyclones, aux éruptions, aux séismes, aux sécheresses, aux guerres du feu et de l’argent. Dès quinze heures, elle baigne dans la même lumière aux teintes orangées les horizons de Puerto Plata à Montego Bay, de Milot à Macouba, de Deshaies à Speightowns, de Saint-Louis à Demerara. Elle se laisse goûter d’un verre à un autre, différente. Impérieuse, elle exige la caresse du regard. Dlo Doubout ? Kann ! C’est une invitation. 

  • #6 Ultrascore d’une rumance parisienne

    #6 Ultrascore d’une rumance parisienne

    La cadence du pays se dissout dans la ville des lumières. La Carbetian Rhapsody de Grégory Privat qui joue à mes oreilles m’y ramène. Ma peau se souvient déjà de la moiteur de l’air. Introduction au piano d’une balade enlevée.

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    La joie monte. Les percussions du Ka se joignent au piano et mon pas s’accélère. Allegro ! Entrent les cordes qui imitent le souffle du vent en bord de mer et les quais de Seine s’effacent. Le Ka est remplacé par des claquements de  mains rythmiques et mes yeux projettent un coucher de soleil sur le Nord Caraïbe. Retour du tambour, cordes, piano et mains en harmonie ; la musique affranchit le corps de sa géographie. De l’île de la Cité, je m’envole pour un voyage en terres de rhum.

    Par touches et par endroits, dans l’ambiance cossue et stylisée d’un bar, cette familiarité se fait  de nouveau jour. Non, elle n’est pas la lumière tamisée par des bulbes déco aux accents industriels du bar le Mabel. Pas non plus, la vieille pierre des murs du Little Red Door ; ni même les papier-peints du Danico, aussi élégants soient-ils. Ces décors-là sont bien d’ici.

    Prendre place au comptoir pour mieux voir, mieux imaginer la suite. L’intimité naît de l’éclat des bouteilles aux étiquettes mystérieuses qui scintillent sur les étagères. Dévoiler, dissimuler, surprendre. Principes  élémentaires de séduction. Les noms des cocktails sont une histoire à part entière. Le menu évoque avec originalité et non sans humour, des compositions savoureuses. Les ingrédients évoqués sont indicatifs, les associations toujours suggestives.

    Le maître de cérémonie s’active. Pourtant le goût ne se devine dans aucun de ses gestes. Mais la promesse se fait plus précise. Comment anticiper la création d’Angelo ? Un vinaigre fait maison hors du commun, un trait de lait de coco et une dose de rhum vieux Neisson XO Fullproof. Acidité et gras en équilibre, du fruit confit pour la rondeur et de la longueur, infinie. Myriade de sensations et l’émotion intacte du souvenir.

    Le cuivre et l’inox font retentir leurs sonorités. Dans le mix plus ou moins saturé entre la musique d’ambiance, le tintement des verres et le bruissement des voix, surgit la connivence. Images, musiques, mots. Les éléments de l’ultrascore émergent, à la façon de Chassol. Plus qu’une bande originale de film que l’on perçoit sans y prêter attention, mais comme une grammaire du son qui plonge à l’intérieur du drink pour dévoiler ou dissimuler sa source.

    Ultrascore : processus graduel de transformation du son en mélodie et harmonie.

    N’en va-t-il pas de même pour le spiritueux ou le cocktail ? Ne compose-t-on pas un drink, un assemblage, comme une musique ? Notes aromatiques, notes de musiques. Une nouvelle analogie propice à la drive des sens.

    Prenez un Ti’punch par exemple. La ligne de base, la mélodie en serait le rhum agricole blanc. L’harmonie ? Les notes superposées à la base comme un accord, le zeste de citron et le sucre.

    Et de même, la mélodie du rhum blanc se joue sur l’odeur de canne fraîche, qui mêle les notes herbacées, florales, et le parfum du sucre. L’harmonie ? Une salinité plus ou moins marquée en fonction du terroir, une texture souple, plus ou moins fonction de la distillation, et une intensité  marquée en fonction du degré et. Les papilles ne chantent pas exactement la même chanson de six à douze ou vingt-quatre mois de maturation.

    La maison Longueteau joue de cette grammaire avec sa nouvelle gamme, Harmonie. En introduisant l’usage du fûts de chêne neuf dans ses vieillissements, elle créée une mélodie singulière. Ce finish pour Symphonie et Concerto maintient la tension en bouche et des notes pralinées, tandis que le Prélude, ambré intégralement en fûts neufs, garde la fraîcheur de la canne et une touche épicée. De même, la différence entre une distillation alambic et une distillation en colonne repose sur les instruments : aux graves la clé de fa et la clé de sol pour les autres.

    On peut aimer les accents de la contrebasse et néanmoins apprécier la fluidité du piano, non ? Par delà le bonheur des papilles, le verre nous rapproche de l’esprit du créateur. Mixologiste ou maître de chais qu’importe, ils harmonisent le réel des saveurs pour nous livrer du goût. Malgré les interrogations catégorielles qui m’agitent comme elles traversent l’univers du rhum, je reste une amoureuse de l’improvisation jazz, du saxo et du rhum opulent.

    Musique maestro ! Et que ça chante !

  • #5 Sentir, ressentir et les mots pour le dire

    #5 Sentir, ressentir et les mots pour le dire

    De Milan à Port-au-Prince, je pourrais vous raconter une histoire d’amour pour les spiritueux des Caraïbes, celle de Vélier et de celui que l’on surnomme Ruruki Gargano. Le personnage à lui seul demanderait une chronique toute entière. La maison et ses références habitent les esprits des amateurs les plus fervents, pour le rôle central qu’elles jouent dans la redéfinition des catégories du rhum,.

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    De Port-au-Prince à Milan, j’aurais  voulu vous raconter une autre histoire d’amour, celle de la créatrice Stella Jean pour le textile et le design. D’autres observateurs plus avisés, sauront évoquer son esthétique, dont on dit qu’elle évoque un « retournement de Babel ». Bien que les silhouettes du runway fassent briller mes yeux de femme du bout du monde, c’est la source et le lien de Luca Gargano à Stella Jean qui capture mon imaginaire et ma voix.

    Les paysages visuels des clairins et les étoffes de la créatrice réinventent l’art naïf haïtien et le transportent vers des territoires jusqu’ici inexplorés par lui: la mode et les spiritueux. Ces nouveaux usages peuvent sembler ôter à la peinture une part de sa puissance symbolique; les sujets épiques et historiques, de même que le magico-religieux n’ont pas été repris par les créateurs du XXIème siècle. Alors même que la profondeur du message contrastée par la simplicité des formes, avait su capter l’attention des intellectuels américains des années 50 dont l’auteur français André Malraux…

    Pourtant, la coïncidence singulière entre les scènes de vie haïtienne choisies par l’un et l’autre en guise de motifs souligne par sa persistance, la puissance des paysages narratifs produits par l’art naïf.  Au foisonnement multicolore du marché s’ajoutent les poissons, les tap-taps ou la canne à sucre, dont le souvenir est partagé par le voyageur comme le résident. Par eux le naïf d’autrefois devient classique ailleurs, autrement.. Ainsi, au-delà du visuel et du médium spécifique (peinture, mode ou spiritueux) c’est un langage sensible qui s’esquisse pour faire la part belle au pays et à l’amour.

    A cet égard, les paroles créoles des troubadours haïtiens m’autorisent une errance de plus sur les chemins de la Rumance « de toute couleur ou de toute nation, c’est une même sensation, c’est un même ressenti, quelque soit la langue, l’amour se dit de la même façon »  N’est-il pas magique et merveilleux que les mots qui parlent de l’étoffe et du liquide soient les mêmes ? Ne parle-t-on pas de robe et d’élégance? De texture et de structure ?

    Les mots pour dire le rhum empruntent au vin et à l’œnologie. Mais les mots du vin n’ont-ils pas emprunté au lexique sensoriel pour dire le goût ? Et si le toucher est un sens « essentiel » pourquoi ne pas emprunter aux tissus pour décrire la goutte ? Je vois toujours les goûts en couleur,  mais j’ai compris que si l’usage du vocabulaire courant est codifié dans l’univers gustatif, c’est pour mieux s’entendre et non pour juger ou censurer. Le lexique est là aussi une tentative de lien, comme un mot d’amour.

    On dira aisément du Libération 2017 qu’il est complexe. L’alambic de Maître Capovilla y  joue pour beaucoup. Mais il est également ample, puisque les arômes qu’il révèle surgissent d’une palette étendue des fruits exotiques cuits au gras des noies à coques.

    J’aurais dit du classique RQL de Reimonenq qu’il est structuré parce que je perçois au bout de la langue une superposition d’arômes, de tanins et d’alcools, comme par couches successives. J’y associe désormais la notion d’étoffe comme une matière intense et pleine, noble et équilibrée. C’est un travail du fûts singulier qui fait de la maison un incontournable de Guadeloupe.

    Et les millésimes de Bielle ne sont-ils pas la définition même du soyeux, comme une caresse au creux de la langue ? Bien sûr l’onctuosité variera d’une année à l’autre, mais toujours de la mâche et de la longueur… D’autres maisons auront des rhums plus vifs, une acidité plus marquée ne les rend pas moins chaleureux, et revenant à Haïti, je pense à Barbancourt, la maison historique de l’île foisonnante qui nous a mené jusqu’ici.

    Ce soir, quand vous dégusterez, choisissez avec soin le breuvage qui vous tiendra compagnie. La dégustation comme la mode n’a rien d’absolu, c’est une question d’humeur et de climat. Dans la fraîcheur du printemps qui peine à venir, je choisirais sans doute une caresse venue du Japon, pour retrouver du bout des lèvres espoir en sa promesse. It’s Almost Spring…

  • #4 Rhum & Cognac, an origin story

    #4 Rhum & Cognac, an origin story

    Les chemins de la Rumance sont infinis… Et les Antillais disent, non sans humour, que « tous les chemins mènent au rhum ».  Quelle que soit la tonalité de la déclaration, c’est pour moi une certitude à partager. Par où commencer quand histoire et géographie livrent des pistes incomplètes ? 

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    Je ne prétendrais pas avoir les armes de historiens pour ce faire. Je ne peux que t’emmener avec moi cher lecteur, sur la trace de coïncidences déroutantes, qui relient la Caraïbe à la Charente, à travers l’Atlantique.

    Savais-tu que Rémy Cointreau a des origines charentaises ? Soyons clairs. La maison Rémy Martin fusionne avec la maison Cointreau pour prendre le nom Rémy Cointreau, en 1991. Elle est cognaçaise. C’était après le rachat des rhums Mountgay de Barbade.  La distillerie juchée depuis 1703, sur les mornes de la paroisse de Saint-Lucy, est la première établie dans les Caraïbes. Elle jouit du privilège de la preuve. 

    Mais qu’en est-il des premiers alambics ? D’où venaient-ils ? Qui le premier imagina faire de l’alcool à partir du « roseau qui donne du miel », et d’utiliser des fûts de chêne ? La réponse n’est écrite dans un aucun grimoire. Pourtant, le nom Hennessy rappelle que l’essor du cognac, de ses maisons et du produit est intimement lié au négoce entre Français, Hollandais et Anglais. Ce commerce florissant coïncide avec les guerres territoriales et commerciales des mêmes nations dans le Nouveau Monde. 

    Trois siècles plus tard, c’est désormais Plantation qui entame une aventure sur les rives de Brighton Beach à la Barbade. À la manière de Rémy Cointreau, les négociants français sont arrivés sur la terre de Foursquare. Ils retrouvent à la West Indies Rum Distillerie  les alambics oubliés, dont ils connaissent les secrets.

    Le temps court. Et, mon imagination de géographe peut se plaire à dessiner une route qui traverse La Rochelle depuis Bordeaux pour atteindre Nantes, parce que cette carte occulte le temps et abolit l’espace. Les paysages de collines vagues, traversés par les allées linéaires des cultures et des routes, dont on ignore d’où elles viennent et où elles mènent, entretiennent le mirage. Les flancs de Grosse Montagne, les plaines de Saint-Preuil et les mornes de Saint-Lucy se confondent en un même tableau, comme dessinées d’une même plume, par un artiste qui ignore tout des distances.

    Comme l’art se moque de ma raison et des velléités naturalistes de mon imagination ! Lecteur, connais-tu JonOne, le street-artiste ? Par deux de ses créations, il fait fi des creux de l’Histoire et des doutes que les coïncidences laissent planer. Il colorie puis signe – à moins que ce ne soit l’inverse ? – non pas les terres de canne et celles des vignes, mais le mur, puis le verre et la toile, pour réconcilier la Martinique de Clément et le Cognac d’Hennessy. Te souviens-tu de la Cuvée du 125e anniversaire des rhums Clément, illustrée par JonOne ? Ce VSOP devait marquer les esprits parce que cette édition a rompu avec les codes classiques des embouteillages Clément. Pour moi, ce fut l’introduction de l’esthétique de la Fondation dans l’univers des rhums du même nom. C’était en 2012. 

    « Qu’importe la coupe pourvu que l’on ait l’ivresse », dit-on. L’affirmation m’a toujours semblé trompeuse. Quand en 2017, je découvre le VSOP d’Hennessy par JonOne, je refuse la coïncidence. Je ne doute plus. Le liquide porte un monde de saveurs et de connaissances. Le flacon lui, retranche ou ajoute du sens. Du rhum au cognac, il n’y a qu’un pas, et l’origine n’est peut-être pas là où l’on croit.  

    Peu m’importe finalement. Les yeux perdus sur mes cartes imaginaires où les paysages fusionnent, je vais à la rencontre de l’artiste de rue de Porto-Rico à New York qui a réconcilié la vigne et la canne.  J’espère lui chuchoter au détour d’un verre, que son Empire est de Rumance. 

  • #3 Lady loves her rhum

    #3 Lady loves her rhum

    Les femmes goutent-elles le rhum ? La fabrique du féminin le leur permet-elle ? L’idéal féminin s’en accommode-t-il ? Existe-t-il un rhum féminin ? Suis-je moins femme parce que mes papilles se réjouissent de l’intensité des full-proof et de la cascade aromatique des rhums agricoles ? Il m’apparaît que la question de savoir si les femmes aiment les spiritueux n’a pas plus de sens que celle de savoir si les femmes aiment le plaisir. 

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    Ici aussi, le comment est un terreau fertile d’exploration pour l’imagination et les sens.

    Alors, je me suis interrogée sur les rhums que font les femmes. Qui sont les femmes qui font le rhum ? De la République dominicaine chez Brugal, au Guatemala chez Zacapa, de New-York  chez the Nobel Experiment à la Jamaïque chez Appleton, en passant par la Martinique chez Depaz, JM, Clément et A1710, elles sont maîtresses de chais, cheffes de production, responsables qualité, chimistes, œnologues et distillatrices. Chacune d’elles, professionnelle de plein droit, brille par sa maîtrise technique et  son savoir-faire. 

    De la bouche de Karine Lassale, vous entendrez la patience du nez qui cherchait hier encore les marqueurs aromatiques du Whisky, à travers les paysages d’Ecosse et qui assure aujourd’hui que les Rhums JM gardent leur prestige. Ecoutez Stéphanie Martin décrire la volonté farouche qui a guidé sa main dans l’alliance des techniques de distillation de la région de Cognac au terroir du sud-est martiniquais. Grâce à elle, vous découvrirez une expression originale du rhum agricole entre gourmandise et complexité, dans les blancs d’A1710.

    À chacun ses outils. Laissez-leur le secret des machines et des fûts. Il faut choisir un verre. Le mien sera tulipe. Pour cette fois, faites comme moi. Son élégance et sa délicatesse me parlent de rituel.

    Prenez-le par la main. Avec fermeté mais sans empressement, comme une caresse au creux des reins. Stable mais libre entre vos doigts, il faut qu’il puisse encore danser pour libérer ses arômes. Cherchez dans son ballon, comme on cherche du regard les promesses de l’âme. Dans les nuances de la robe et le galbe des jambes, il vous fait miroiter ses tendresses, comme la veine qui palpite sur l’arrête du cou. 

    Avant de l’embrasser, promenez le nez au col. Approchez lentement pour ne plus savoir qui de la narine ou de la lèvre frémit. Pour apprivoiser encore votre rhum, vous pourrez réchauffer le verre au creux de la paume si nécessaire… avant le baiser.  À cet instant, l’anticipation se fait sentir. Vous reconnaîtrez entre toutes, cette sensation qui mêle désir et impatience. Prenez le temps. Tout est question de temps, parce que le baiser a son propre langage. Le nectar humecte le bout des lèvres au premier contact et demande un serment d’un peu plus près. Il caresse la langue, tapisse les joues et précise sa promesse de fruits ou d’écorces, d’épices ou de bois. Et puis, il prend possession de la gorge et s’affirme ou s’évanouit, c’est selon… 

    Qui n’a jamais ressenti l’émotion de la rencontre, entre hardiesse et timidité ? L’exploration des sens n’a ni genre ni origine. Délicatement dans son verre tulipe, Madame aimera son rhum en cocktail ou en dégustation. Madame aime son rhum blanc ou vieilli. Madame aime son rhum pur ou « on the rocks ». Madame aime son rhum agricole ou traditionnel, style espagnol ou anglais, fullproof ou réduit. Madame aime son rhum. Comme Monsieur.

    Sache Lecteur qu’il en va de la dégustation comme de la rencontre : il y a autant de baisers que d’histoires d’amour. Il y a autant de femmes que de rhums et autant de manière de les déguster.