De Milan à Port-au-Prince, je pourrais vous raconter une histoire d’amour pour les spiritueux des Caraïbes, celle de Vélier et de celui que l’on surnomme Ruruki Gargano. Le personnage à lui seul demanderait une chronique toute entière. La maison et ses références habitent les esprits des amateurs les plus fervents, pour le rôle central qu’elles jouent dans la redéfinition des catégories du rhum,.
De Port-au-Prince à Milan, j’aurais voulu vous raconter une autre histoire d’amour, celle de la créatrice Stella Jean pour le textile et le design. D’autres observateurs plus avisés, sauront évoquer son esthétique, dont on dit qu’elle évoque un « retournement de Babel ». Bien que les silhouettes du runway fassent briller mes yeux de femme du bout du monde, c’est la source et le lien de Luca Gargano à Stella Jean qui capture mon imaginaire et ma voix.

Les paysages visuels des clairins et les étoffes de la créatrice réinventent l’art naïf haïtien et le transportent vers des territoires jusqu’ici inexplorés par lui: la mode et les spiritueux. Ces nouveaux usages peuvent sembler ôter à la peinture une part de sa puissance symbolique; les sujets épiques et historiques, de même que le magico-religieux n’ont pas été repris par les créateurs du XXIème siècle. Alors même que la profondeur du message contrastée par la simplicité des formes, avait su capter l’attention des intellectuels américains des années 50 dont l’auteur français André Malraux…
Pourtant, la coïncidence singulière entre les scènes de vie haïtienne choisies par l’un et l’autre en guise de motifs souligne par sa persistance, la puissance des paysages narratifs produits par l’art naïf. Au foisonnement multicolore du marché s’ajoutent les poissons, les tap-taps ou la canne à sucre, dont le souvenir est partagé par le voyageur comme le résident. Par eux le naïf d’autrefois devient classique ailleurs, autrement.. Ainsi, au-delà du visuel et du médium spécifique (peinture, mode ou spiritueux) c’est un langage sensible qui s’esquisse pour faire la part belle au pays et à l’amour.
A cet égard, les paroles créoles des troubadours haïtiens m’autorisent une errance de plus sur les chemins de la Rumance « de toute couleur ou de toute nation, c’est une même sensation, c’est un même ressenti, quelque soit la langue, l’amour se dit de la même façon » N’est-il pas magique et merveilleux que les mots qui parlent de l’étoffe et du liquide soient les mêmes ? Ne parle-t-on pas de robe et d’élégance? De texture et de structure ?

Les mots pour dire le rhum empruntent au vin et à l’œnologie. Mais les mots du vin n’ont-ils pas emprunté au lexique sensoriel pour dire le goût ? Et si le toucher est un sens « essentiel » pourquoi ne pas emprunter aux tissus pour décrire la goutte ? Je vois toujours les goûts en couleur, mais j’ai compris que si l’usage du vocabulaire courant est codifié dans l’univers gustatif, c’est pour mieux s’entendre et non pour juger ou censurer. Le lexique est là aussi une tentative de lien, comme un mot d’amour.
On dira aisément du Libération 2017 qu’il est complexe. L’alambic de Maître Capovilla y joue pour beaucoup. Mais il est également ample, puisque les arômes qu’il révèle surgissent d’une palette étendue des fruits exotiques cuits au gras des noies à coques.
J’aurais dit du classique RQL de Reimonenq qu’il est structuré parce que je perçois au bout de la langue une superposition d’arômes, de tanins et d’alcools, comme par couches successives. J’y associe désormais la notion d’étoffe comme une matière intense et pleine, noble et équilibrée. C’est un travail du fûts singulier qui fait de la maison un incontournable de Guadeloupe.
Et les millésimes de Bielle ne sont-ils pas la définition même du soyeux, comme une caresse au creux de la langue ? Bien sûr l’onctuosité variera d’une année à l’autre, mais toujours de la mâche et de la longueur… D’autres maisons auront des rhums plus vifs, une acidité plus marquée ne les rend pas moins chaleureux, et revenant à Haïti, je pense à Barbancourt, la maison historique de l’île foisonnante qui nous a mené jusqu’ici.
Ce soir, quand vous dégusterez, choisissez avec soin le breuvage qui vous tiendra compagnie. La dégustation comme la mode n’a rien d’absolu, c’est une question d’humeur et de climat. Dans la fraîcheur du printemps qui peine à venir, je choisirais sans doute une caresse venue du Japon, pour retrouver du bout des lèvres espoir en sa promesse. It’s Almost Spring…
